La Prince de l’abolition !

La Prince de l’abolition !

En France, l’abolition de l’esclavage a été prononcée en 1848 : 17 avant les Américains mais 15 ans après les Anglais ! Mary Prince, dans l’Angleterre victorienne, a joué un rôle déterminant et précurseur. Elle était… une protestante fervente.

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Publié le 22 novembre 2016

Auteur : Christophe Jacon

Mary Prince est née en 1788 dans une colonie anglaise : les Bermudes. Fille d’esclaves, elle grandit au sein d’une famille de colons. C’est parmi leurs enfants, qu’elle trouve ses camarades de jeux, dont la principale est la fille de la maîtresse. Mais, suite au décès de celle-ci, elle est vendue sur un marché d’esclaves. Elle a 12 ans. Comme ses deux autres sœurs, vendues avec elle, elle est « adjugée au plus offrant ».

Un capitaine brutal

Son premier maître est un capitaine de l’armée. Pour lui et sa famille, « elle fait la lessive, le pain, nettoie la laine et le coton, lave les sols, cuisine, trait les vaches, s’occupe des enfants… » Une tâche immense, à jamais satisfaite et jamais satisfaisante. L’homme lui fait subir toutes sortes de sévices. Tous les prétextes sont bons pour faire pleuvoir les coups de poings ou de bottes et sortir la ceinture de cuir. Une brutalité gratuite. Elle subira ces traitements pendant cinq ans, avant d’être vendue à un nouveau propriétaire. Elle tombe alors de Charybde en Scylla ! Envoyée dans les
îles Turques, à quelques encablures des Bermudes, elle trime du matin au soir, sous un soleil de plomb, dans les marais salants de son nouveau maître. En plus des coups de fouets des surveillants, ses jambes et ses pieds sont pleins de furoncles qui, « parfois, creusent la chair jusqu’à l’os » ! Elle restera dix ans dans cet enfer, avant d’être à nouveau vendue.

Ses nouveaux maîtres sont M. et Mme Wood. Elle est à la fois leur bonne à tout faire et leur bonne à tous coups ! Le passe-temps favori du couple est de se servir de Mary comme souffredouleur. Mais, malgré cela, sa vie s’améliore. Les absences fréquentes du couple lui permettent de travailler et de gagner un peu d’argent en réalisant des travaux ménagers ou en vendant du café et de l’igname. Elles lui permettent également de donner libre-cours à ses aspirations les plus profondes, spirituelles notamment. Ainsi, en 1817, alors qu’elle a 29 ans, Mary se fait baptiser dans une église protestante et fréquente assidûment la communauté. Elle y apprend à lire et prend des cours. De puissantes armes pour la liberté à laquelle elle aspire.

Un voyage libérateur

En 1828, les Wood se rendent à Londres et y emmènent Mary, à sa demande. Là, sur le sol anglais, Mary quitte ses oppresseurs car, elle le sait : ici, elle est une femme libre ! En effet, « les plus récentes décisions de justice ont confirmé que lorsqu’un esclave pose le pied en Angleterre, il est automatiquement affranchi. » C’est toute l’ambiguïté de l’Angleterre victorienne : maintenir sinon encourager l’esclavage dans les colonies qui lui appartiennent et l’interdire sur son sol ! N’ayant aucun moyen de subsistance, et ne pouvant rejoindre son mari resté à Antigua sans retomber dans l’esclavage, Mary Prince trouve refuge auprès d’une Église protestante. Celle-ci adresse rapidement Mary à une association luttant contre l’esclavage, l’Anti-Slavery Society. À cette époque, cette association, créée par des protestants, tels George Bourne, recueille nombre de témoignages pouvant permettre d’abolir l’esclavage. Comme le relève Myriam Cottias, Présidente du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, « si les témoignages d’esclaves sont plus fréquents dans le monde anglo-saxon, c’est aussi une question de religion. Les protestants étaient beaucoup plus attentifs à enregistrer les histoires d’esclaves car ils étaient proches des sociétés abolitionnistes. » Il est possible que le témoignage de Mary Prince ait été pris par l’Association, et notamment par son secrétaire Thomas Pringle.

Un témoignage écrit et public

Mais Mary souhaite aller plus loin que le témoignage. Elle souhaite écrire un livre dénonçant les traitements inhumains qu’elle a subis. Comme le souligne Thomas Pringle, « ce fut Mary Prince la première qui suggéra l’idée d’écrire son histoire. Elle souhaitait, disait-elle, que les bonnes gens d’Angleterre pussent apprendre de la bouche d’une esclave les sentiments et les souffrances d’une esclave. » Mary dicte alors sa vie et ses souffrances à l’une de ses connaissances et coreligionnaires anglaises. Après une correction orthographique et grammaticale, Thomas Pringle décide de publier le  témoignage de Mary Prince. Le livre fait grand bruit. Les Anglais refusent de croire qu’un esclave puisse, en ce début de XIXe siècle, être traité de la sorte. Le témoignage de Mary ne peut être, pour eux, qu’un tissu de mensonges ! Elle est téléguidée, manipulée par les associations abolitionnistes. Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre !

Et aujourd’hui ?

En ce début de XXIe siècle, en France, il est de bon ton de se dire que l’esclavage n’est qu’un funeste souvenir d’un passé peu glorieux. Nous pouvons tenter de nous convaincre de cette illusion, si elle peut nous aider à dormir. Pourtant, la réalité est toute autre. L’esclavage est encore bien présent, malheureusement, et parfois pas très loin de chez nous. Je pense notamment aux diverses situations de ce que l’on appelle « l’esclavage moderne ». C’est l’exploitation, par le travail, d’un homme ou d’une femme. Cela peut prendre des formes variées mais c’est toujours une atteinte à la dignité de l’homme. Trois exemples parmi d’autres : celui d’une jeune femme, Philippine, qui s’échappe d’un grand hôtel parisien où séjournait une délégation saoudienne. Protégée par son immunité diplomatique cette délégation ne fut pas inquiétée. Un autre exemple : à Paris, toujours, mais cette fois c’est une française qui se trouve en grande détresse psychologique. Une quarantaine d’années. Elle travaille chez une parisienne aisée plus de quinze heures par jour, y compris les week-ends et les jours fériés sans la moindre rémunération. À cela s’ajoute des coups et des conditions d’hébergement et de nourriture déplorables. Mais cela ne concerne pas que Paris. Direction la Dordogne, proche de chez nous où le tribunal de Périgueux a condamné trois agriculteurs à deux ans d’emprisonnement pour travail dissimulé et conditions d’hébergement contraires à la dignité humaine. Ils exploitaient un jeune homme en grande détresse depuis dix-sept ans sans lui verser le moindre salaire et en le « logeant » dans une vieille caravane sans chauffage, sans gaz. L’hiver, il dormait dans l’étable, collé aux bêtes. Oui, la pratique est malheureusement répandue. Le témoignage de Mary Prince et son appel vibrant à l’abolition de l’esclavage résonne encore jusqu’à nous…

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