De l’usage de l’excès ou de l’ironie pour faire naître la foi

De l’usage de l’excès ou de l’ironie pour faire naître la foi

La foi naît de la lecture des signes. Dans son Evangile, Jean utilise tour à tour l’ironie, le comique et l’excès pour ouvrir l’auditoire à la dimension symbolique et théologique du récit.  

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Publié le 25 mars 2015

Auteur : Laure Salamon

À quoi sert un Évangile ? Pourquoi est-il écrit ? L’Évangile de Jean s’en explique presque au terme de son récit : « Jésus a encore fait, devant ses disciples, beaucoup d’autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-ci sont écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et que, par cette foi, vous ayez la vie en son nom. » (Jn 20,30-31).

Jean écrit donc pour susciter la foi de ses auditeurs. Ces auditeurs sont certes des croyants qui confessent déjà Jésus crucifié comme Seigneur ressuscité. Mais il s’agit, pour l’auteur du quatrième évangile, de préciser la nature particulière de cette foi messianique : Jésus n’est pas seulement l’oint du Seigneur, il est « l’Unique engendré » (1,18), préexistant auprès du Père (1,1). Dans le même temps, ce préexistant est la « Parole faite chair » (1,14). Croire que Jésus est le Fils de Dieu et avoir foi en lui, c’est tenir ensemble cette folie pour la raison – mais dont il faut rendre compte au moyen de la raison – qu’Il est à la fois vrai Dieu et vrai homme.

Qu’est-ce qu’un signe ?

Pour défendre cette conviction, l’évangéliste propose en particulier à son lecteur de découvrir, littéralement de lire, les signes de Jésus. Le terme signe (en grec sêmeion) désigne dans le quatrième Évangile ce que l’on appelle communément « miracle ». Dans les armées romaines, le signum était le fanion que brandissaient les légions : il renvoyait à une autre réalité que la simple troupe armée, puisqu’il désignait la puissance conquérante de l’Empire. Chez Jean, le « signe » est ce qui renvoie à autre chose que ce que l’on voit, ce qui désigne une autre réalité.

Dans l’Évangile de Jean, on dénombre huit signes. Sept, chiffre symbolique s’il en est, se situent avant Pâques (Jn 2,1-12 ; 4,46-54 ; 5,1-18 ; 6,1-15 ; 6,16-21 ; 9,1-41 ; 11,1-53). Le dernier (21,1-14), comme en un huitième jour, ouvre sur la lumière pascale. Leur importance est confirmée par le passage de Jn 20 que j’ai cité en ouverture. Quelque chose frappe dans ce texte auquel on est rarement attentif : Jésus, affirme Jean, a fait beaucoup de signes, et tous ne sont pas écrits dans son évangile. Mais, poursuit-il, ceux qui sont rapportés dans son Évangile ont été « écrits pour que vous croyiez ». Il faut ici entendre la révolution épistémologique qui s’opère : les signes rapportés dans son Évangile n’ont pas été faits, mais écrits pour que nous croyions.

Que Jésus ait opéré des signes, cela ne fait pour Jean pas l’ombre d’un doute. Mais voilà, dit-il, qu’il a choisi d’en écrire un certain nombre pour que nous croyions. Qu’est-ce que cela signifie ? Que la foi ne naît pas de la constatation de faits historiquement avérés mais d’une lecture d’où, à la lumière de Pâques, surgit la confiance en la Parole qui s’y donne à connaître. Un signe qui n’est pas écrit dans l’Évangile n’a donc, du point de vue de la foi, strictement aucune utilité !

Le signe écrit renvoie à une réalité autrement plus importante que l’historicité d’un fait. Car le fait historique n’est pas en mesure de susciter la foi. La foi naît de la lecture des signes. Elle exige que soit perçue une dimension plus profonde de la réalité, une dimension qui rejoint l’historicité du lecteur au sens qu’elle concerne son existence dans ce monde. Jean donne ainsi à l’écriture des signes une dimension symbolique qui ouvre à leur interprétation théologique et existentielle.

Dimension symbolique

Comment se manifeste cette dimension symbolique et existentielle des signes johanniques ? L’hypothèse est que dans chacun des huit signes que rapporte l’Évangile, on repère une tension spécifique à l’écriture de Jean. Chaque signe est l’occasion de détails qui visent à situer concrètement l’histoire parfois, nous le verrons, beaucoup plus précisément que dans les Évangiles synoptiques. Dans le même temps, de façon tout aussi systématique, l’ironie, le comique et l’excès sont tour à tour utilisés par Jean pour ouvrir l’auditoire à la dimension symbolique et théologique du récit. Ils rendent l’histoire excessive, invraisemblable ou ironique. De ce décalage naît la possibilité de s’ouvrir à l’altérité d’une Parole qui est pourtant venue s’inscrire au plus près de notre humanité. Cette Parole se dit, se traduit, par les détails « historiques » repérables dans ces récits.

Qu’on me comprenne bien ici : les détails ne sont pas là pour faire preuve mais pour inscrire la révélation d’une Parole tout autre dans la chair de l’histoire. Ce n’est pas du tout la même chose ! Pour Jean, la foi ne naît pas de la vérification historique mais de l’écoute/lecture de l’écriture des signes par lequel la Parole s’est incarnée dans notre histoire d’homme, c’est-à-dire dans la chair de notre existence.

La traversée qui nous conduit une fois encore du vendredi saint à la lumière de Pâques est sans aucun doute le lieu privilégié de cette incarnation, le signe par excellence qui se donne à lire dans les évangiles.

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