Humanité débordante

Le Cil vert est son nom de plume, son véritable nom, Sylvère Join. Son premier ouvrage, paru en 2015 chez Delcourt, a reçu le prix du jury œcuménique au Festival de la bande dessinée d’Angoulême. Interview.

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Publié le 4 mars 2016

Auteur : Fabrice Henriot

Votre roman graphique relate plusieurs expériences vécues en tant qu’animateur dans des centres de vacances accueillant des personnes handicapées. Comment avez-vous fait la découverte de ces séjours ?

C’était à un moment de ma vie où je n’allais vraiment pas bien moralement. Une amie m’a parlé de ces séjours, elle était animatrice et m’a proposé de l’accompagner pour voir si cela m’intéressait. J’ai accepté. Deux semaines après, elle m’appelait et le lendemain, je me retrouvais dans le TGV en direction d’un monde complètement étranger. Parfois, c’est bien de plonger dans un monde qu’on ne connaît pas sans trop réfléchir aux craintes et aux préjugés qu’on peut avoir.

Cela signifie que vous avez été immergé tout d’un coup ?

Oui, et ce n’était pas plus mal. On a tous ce regard un peu dérangé ou distancé, on ne sait pas trop quoi penser quand on voit une personne handicapée. D’ailleurs, le mot « handicapé » me faisait peur. Une fois arrivé, je l’ai transformé en « vacanciers ». Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de handicap, seulement des vacances à passer.

Vous étiez presque vacancier avec d’autres vacanciers…

Quand on est un peu cassé, brisé, avec des fêlures qui viennent de l’enfance, etc., et qu’on se retrouve en position de devoir aider l’autre, c’est parfois cet autre qui vous aide. Je parle dans le livre du premier contact que j’ai eu avec Steve, qui est extrêmement handicapé et qui me fait ouvrir les yeux non pas sur sa condition ni sur la mienne, mais sur ce qu’on a à gagner à être ensemble. C’est une des clés de la bande dessinée.

Votre livre doit son titre à l’appréciation de votre mère quant à ce que vous faisiez…

Cela correspond à une période de ma vie où j’ai refusé d’être ingénieur pour faire de la bande dessinée et où je me suis heurté à une incompréhension de la part de ma mère, de ma famille et même de certains proches. J’ai essayé d’exprimer ce sentiment. Or, il se trouve qu’il collait tout à fait au monde de l’animation de séjours pour personnes handicapées. Après la sortie de l’ouvrage, beaucoup d’animateurs me l’ont confirmé.

Dans ce que vous relatez, il y a des moments particulièrement délicats. Par exemple quand il est question de la sexualité des personnes dont vous vous occupiez. On voit qu’il y a un certain nombre d’obstacles…

Quand deux personnes se rencontrent lors d’un séjour, je parle de la difficulté qu’elles ont à s’autoriser de vivre une histoire d’amour. Et quand deux personnes extrêmement handicapées du point de vue physique sont en couple, comment les aider à avoir une sexualité ? Il y beaucoup de tabous. J’évoque tout cela en parlant de la multitude de métiers autour du handicap. Pour autant, la bande dessinée ne parle pas que du handicap. C’est tout un mélange de sentiments que j’ai essayé de traduire.

De qui avez-vous le plus appris au cours de cet épisode de votre vie ?

Je pense à Steve. C’est le premier vacancier que j’ai rencontré. J’aurais pu faire une BD rien que sur lui, sur ses tocs, sur sa difficulté à s’exprimer, sur l’énergie qu’il mettait à se lever de sa chaise avec ses bras pour s’extirper de son handicap. Toute cette humanité débordait de son être et cela m’a plus que touché, j’ai été secoué.

Quelle relation à l’humain et aux humains recherchez-vous, après cette expérience-là ?

Mon moteur, c’est cette question que je me pose constamment : comment exprimer l’humain, la relation humaine, l’échange ? Ce qui me fait le plus réfléchir et travailler, c’est l’idée d’illustrer les sensations et les sentiments en faisant fi de l’histoire, du divertissement, des codes d’écritures. Je ne m’intéresse pas beaucoup au décor, par exemple. Pour moi, l’essentiel, c’est l’échange entre deux personnes.

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