Un pasteur témoin de la guerre d’Algérie

Un pasteur témoin de la guerre d’Algérie

Aumônier puis pasteur à Tlemcen de 1960 à 1963, Bernard Planchon a été un témoin privilégié du dénouement de la guerre d’Algérie. Il assiste à la disparition de sa paroisse et au départ forcé des pieds-noirs.

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Publié le 19 mars 2015

Auteur : Bernard Planchon

Intérimaire à l’Église réformée de Reims en 1959, j’ai connaissance de l’appel du pasteur Marc Boegner qui demande des aumôniers en renfort pour l’Algérie parmi les jeunes pasteurs célibataires. Je me sens concerné et réponds. En décembre, je suis convoqué à la subdivision de Foix, puis à Toulouse pour signer mon engagement de six mois. De Marseille, je pars pour Alger et suis affecté à Tlemcen, non loin de la frontière marocaine, où j’arrive avec la neige au mois de janvier 1960.

Je suis accueilli par le père de l’un de mes camarades de faculté, qui va devenir mon beau-père. Il s’agit d’Adrien Bellet, pasteur à Tlemcen, aumônier intérimaire bénévole et missionnaire parmi les musulmans. Il me fera profiter de sa connaissance précise de l’islam. Presque immédiatement, je dois, parallèlement à l’aumônerie, assurer la desserte de la paroisse de Tlemcen, car Adrien Bellet est appelé à Boufarik, près d’Alger. À partir de juillet 1961, je quitte l’aumônerie pour devenir pasteur en titre à Tlemcen et couvrir toute la région, avec beaucoup de dissémination et des routes dangereuses, exposées aux embuscades. Je dois parfois me rendre jusqu’à Oujda, du côté marocain. Je ne suis jamais sûr de trouver la frontière ouverte en revenant.

Une stricte neutralité

La question de l’indépendance algérienne divise mes paroissiens et ils m’en parlent peu ouvertement. J’ai un jour la visite d’un conseiller presbytéral. Il m’expose que le FLN lui a demandé une contribution financière sous menace de l’égorger et de brûler sa ferme, juste avant que des délégués de la future OAS ne viennent lui adresser la même exigence, sous peine de tout plastiquer ! Que puis-je faire sinon prier avec lui ? Au culte, je m’efforce de garder une stricte neutralité politique et m’astreins à ne prêcher que sur le texte biblique du jour pour ne pas prêter le flanc aux accusations de parti pris.

Je centre mes prédications sur l’espérance et la nécessité de la confiance. J’invite les paroissiens à vivre l’amour chrétien, la fraternité, le respect mutuel pour avoir la possibilité de s’écouter, et pour moi-même d’écouter les doléances des uns comme des autres. Il est important de ne pas se juger, de se considérer comme frères en Jésus-Christ, quelles que soient les options. Certains comprennent que l’indépendance est inéluctable, d’autres espèrent toujours que l’Algérie restera française, et tous pensent y rester dans tous les cas. Finalement, dans l’Église, malgré ces divergences, chacun respecte les idées de son frère. Parmi les disciples de Jésus, il y avait au moins un péager et des zélotes !

Nous avons peu de relations avec les autres cultes, du moins au niveau institutionnel. Si mon beau-père Adrien Bellet a de nombreux contacts avec les juifs de Tlemcen, il en a moins avec les musulmans à cause de la guerre. Nous avons peu de relations avec les catholiques, sauf lors des fêtes patriotiques et au moment des obsèques de militaires tués au combat.

Pour ce qui est des prises de position de l’ERF sur les événements d’Algérie, par contre, beaucoup de mes paroissiens regrettent le manque de soutien de l’Église de métropole, à leurs yeux trop éloignée de la réalité. Entre 1960 et 1963, peu de pasteurs nous rendent visite, en dehors d’André Roux des Missions et de Pierre Gagnier, alors vice-président du Conseil national, qui rencontrent le conseil presbytéral de Tlemcen. Nous avons aussi la visite de Jean Seigneur pour le temps de Noël 1960, et le temple est plein lors du culte qu’il préside. Et bien sûr, les pasteurs en poste en Algérie, André Chatoney et Louis Lévrier. Personnellement, je n’étais pas venu en Algérie avec des idées préconçues, je désirais comprendre la situation et accompagner simplement des personnes qui souffraient, ce qui fait que les Français d’Algérie m’ont accueilli avec confiance.

En Algérie, tous les Européens vivent dans la hantise d’un attentat. Les fermes où je vais animer des cultes familiaux ou autres réunions sont souvent fortifiées. Les jours d’école biblique ou de club d’enfants, très fréquentés, nous fermons les issues du temple pour parer à tout jet de grenade. Les circonstances incitent les enfants eux-mêmes à ne plus considérer leurs petits camarades algériens comme des amis. Toutefois, la plupart des paroissiens n’imaginent pas devoir partir. Et je continue à animer la vie de l’Église malgré ces conditions difficiles.

Mais très rapidement, dès l’indépendance proclamée, les Européens sont pris de peur et souvent explicitement sommés de laisser leur propriété, en tant que « bien vacant », et de prendre la route de l’exil. Ma femme et moi resterons à Tlemcen un an et demi après l’indépendance pour accompagner nos paroissiens jusqu’au bout, l’assistance diminuant au culte de semaine en semaine.

Une terre devenue étrangère

Certains emmènent les dépouilles de leurs défunts. Le rapatriement des morts n’était pourtant pas fréquent, et se faisait surtout en milieu catholique. Pour ma part, je n’ai eu qu’une demande. Un des cousins d’une veuve m’a suggéré de venir l’entourer d’une simple présence affectueuse pour le rapatriement de son mari et de son fils morts pour la France, l’un en 1940, et l’autre dernièrement pendant la guerre d’indépendance. Je m’y suis rendu en tant qu’ami pour les entourer dans la prière, sans toutefois intervenir d’aucune manière. Pour ces personnes, emmener leurs morts ne signifiait pas renier leur terre, mais plutôt ne pas les laisser en terre devenue étrangère. Ce genre de cérémonies était parfois extrêmement pénible du fait de l’état de conservation des cercueils et des corps. À mon retour, passablement éprouvé, je confie à ma jeune épouse : « Mais qu’est-ce que je fais ici ? J’enterre une paroisse et je déterre les morts… » Nous comprenons alors qu’une page se tourne et qu’il nous faudra partir.

À la fin de l’année 1963, les bancs du temple et le presbytère ont été vendus, le temple remis à la commune qui en a fait une bibliothèque. J’ai pour ma part ramené en France, via Oran, l’harmonium, le service de communion et les cantiques. Je suis nommé à Saint-Sauvant dans le Poitou, mais je continue à visiter et accompagner plusieurs familles de rapatriés à titre amical. L’accueil des paroisses de métropole, lui, est inégal. Un pied-noir qui avait dû revendre sa petite propriété acquise dans le Gers, pas assez rentable, me rapporte ce propos du pasteur local : « Vous avez assez fait suer le burnous aux Algériens pour avoir des problèmes maintenant. »

Adrien Bellet, nommé dans le Gard, s’entendra demander en pastorale, par un jeune collègue, où il a mis sa cravache ! À l’opposé, parfois à quelques kilomètres d’écart, beaucoup ont pu s’intégrer et prendre des responsabilités dans l’Église. J’ai moi-même été très bien accueilli. Mon épouse, au contraire, a beaucoup souffert d’avoir à quitter l’Algérie. Perturbée par toutes ces années de guerre et de haine, elle a mis du temps à réaliser qu’elle laissait derrière elle cinq générations de pieds-noirs, et ceux-ci n’étaient pas tous des « colons » comme certains le pensent encore.

Aujourd’hui encore, nous restons en contact avec tous ceux que nous avons connus en Algérie. Nous n’oublions rien ni personne. […]

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