MEGACHURCH

Eglise ICC, une locomotive évangélique en francophonie (2012-2022)

Deuxième épisode de notre série sur les 20 ans de la méga-Eglise Impact Centre Chrétien (2/4) : De la révélation à la multiplication.

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Publié le 17 mars 2022

Auteur : Sébastien Fath

Emblématique du revivalisme évangélique postcolonial, l’Eglise francilienne Impact Centre Chrétien, rattachée à la Fédération Protestante de France (FPF), a accentué, depuis 2012, une politique d’implantation multi-sites. Second épisode de notre série « ICC, 20 ans, et après ? La fabrique d’une rechristianisation postcoloniale » (2/4)

Installée depuis 2008 à Boissy-Saint-Léger, l’Eglise Impact Centre Chrétien (ICC) est conduite par Yvan et Modestine Castanou. Elle a atteint, autour de 2012, une masse critique suffisante, sur un même site, pour permettre de parler d’une megachurch : 2000 fidèles présents chaque semaine. Mais c’est sans compter les centaines, puis les milliers de fidèles qui s’ajoutent au décompte à partir du maillage multi-sites que l’église ICC a mis en place, et intensifié, tout au long de sa seconde décennie d’implantation. Après la « révélation » revendiquée par le pasteur-fondateur des nécessités d’une nouvelle œuvre revivaliste en francophonie, la décennie 2012-22 s’affirme comme celle de la multiplication.

Le développement d’un réseau transnational francophone

Au lieu de se lancer dans la course au gigantisme, le couple Castanou comprend rapidement l’intérêt d’une option multi-sites, transformant peu à peu Impact Centre Chrétien en dénomination à part entière, au sens nord-américain : ICC devient une union de communautés locales, portées par une même théologie et une même approche pastorale et organisationnelle. Il ne s’en est pas moins rattaché à la CEAF (Communauté des Eglises d’Expression Africaine en France), elle-même affiliée à la Fédération Protestante de France (FPF). Mais l’optique dépasse l’hexagone et se projette sur l’ensemble de la francophonie : Europe, Caraïbes, Afrique de l’Ouest… En-dehors de la base principale à Boissy-Saint-Léger, des campus ICC sont ainsi ouverts à Bruxelles (Belgique), Paris, Lille, Lyon, Rouen, Toulouse, Tours (France), mais aussi en Afrique (Brazzaville, Cotonou, Kinshasa, Libreville, Pointe Noire, Lomé, etc.), dans les Caraïbes, en Amérique du Nord (Montréal…). ICC se multiplie.

L’élan avait été amorcé dès les lendemains de l’installation à Boissy-Saint-Léger. La décennie 2012-2022 voit cette stratégie se développer largement, plutôt avec succès. Car les ingrédients mis en œuvre continuent à séduire : le christianisme présenté se fonde sur un enseignement dense, de type pentecôtiste et prophétique, ouvert aux femmes, un encadrement pastoral attentif, une piété intense et égalitaire, une focalisation sur l’adoration, présentée comme condition de la présence divine. S’ajoutent une économie des miracles qui met en scène un Dieu puissant, compatissant et guérissant, et une spiritualité portée par la conviction que le Saint-Esprit transforme des victimes en champions.

La toile de fond spirituelle n’est pas si éloignée de celle que décrit l’anthropologue Damien Mottier, qui a consacré sa thèse EHESS aux Eglises prophétiques africaines : il souligne l’imaginaire de l’évangélisation de la France, porté par « le vieux schème de l’inversion, qui est au fondement des messianismes africains francophones, et offre ainsi une ‘identité narrative (Ricoeur) à travers laquelle les fidèles peuvent se construire en sujets de leur migration » (1). La mise en avant d’une (ré)évangélisation postcoloniale met effectivement en avant une forme de messianisme inversé, de « mission en retour »… A ceci près qu’Yvan Castanou et son épouse, dans leurs enseignements, évitent à la fois discours de revanche et déploration victimaire. « Je ne supporte pas qu’un jeune me dise : ‘J’échoue à cause de mon père’. Je lui réponds que la puissance de Dieu est plus forte que son passé. Nous faisons ce travail auprès de la diaspora pour la challenger », rapporte le pasteur-fondateur à Linda Caille (2). Le discours porte, une école biblique est créée, et l’œuvre s’étend, défiant les critiques.

Réussir, en étant évangélique et afro-descendant : double peine ?

Le rythme de croissance d’ ICC en France et en francophonie suscite des interrogations, parfois des jalousies. Comment comprendre un tel essor ? Certaines critiques illustrent, en creux, la double peine qui frappe les entrepreneurs chrétiens en France, lorsqu’ils sont évangéliques et afro-descendants : ces deux marqueurs tranchent avec la culture ambiante, et attirent les jugements faciles.

La première critique touche à la question du racisme. Le reproche est formulé par le pasteur breton Ivan Carluer, lui-même à la tête de la megachurch MLK (Créteil), dans La Croix (7 avril 2018) : « Les megachurches à forte croissance privilégient souvent un concept plus homogène culturellement. C’est le cas, par exemple, d’Impact Centre chrétien, où les dirigeants sont principalement originaires du Congo- Brazzaville et où plus de 90 % des fidèles sont noirs. (…) Notre stratégie a été inverse : nous avons refusé le monolithisme, au profit d’une diversité heureuse, riche. C’est le message que portait Martin Luther King ».

ICC, une tendance au monolithisme, vraiment ?

Le diagnostic, à première vue, semble en partie justifiable. La diversité des phénotypes est effectivement moins présente à ICC que dans la megachurch MLK. Mais à y regarder de plus près, le jugement porté ne tient pas. D’une part, parce que le phénotype apparent ne saurait être le seul critère de la diversité : à l’entrée des années 2020, 27 nationalités différentes se retrouvent à ICC. Autant de cultures qui cohabitent et participent à la « fabrique de la diversité ». D’autre part, parce que les contextes diffèrent grandement. Ce que Martin Luther King, en son temps, n’aurait pas manqué de relever.

Sans doute n’est-il pas inutile de revenir sur les clefs de compréhension majeures que nous proposent les sociologues Christian Smith et Michael Emerson dans leur étude sur le maintien d’une ségrégation implicite dans les églises d’outre-Atlantique. Ils expliquent ceci : dans le contexte d’une société à majorité blanche, comme la France ou les Etats-Unis, il est bien plus difficile et compliqué de faire venir des Blancs dans une église à majorité noire, que de faire venir des Noirs dans une église à majorité blanche. Car les Noirs ont intériorisé un complexe de minorité. Ils ont  l’habitude d’être environnés de Blancs majoritaires. Participer à une église à majorité blanche ne demande guère de transgresser les codes. Ils n’en est pas ainsi dans l’autre sens. Beaucoup de Blancs, qui n’ont pas réfléchi aux impensés de leur position majoritaire, peinent – sans le reconnaître explicitement – à accepter de se retrouver en minorité, parmi une majorité de Noirs. Ils n’en ont tout simplement pas l’habitude, et tendent à préférer une église qui valide leurs représentations sociales, où les Blancs sont majoritaires. Pour résumer, dans un pays comme la France, c’est beaucoup plus facile d’arriver à 50% de Noirs quand on démarre comme une Eglise à majorité « blanche », que d’arriver à 50% de Blancs quand on démarre comme une Eglise à majorité « noire ».

Une seconde critique porte sur les finances. Il est vrai que l’église ICC, mobilisée pour la construction de son futur bâtiment (voir article suivant), demande un robuste engagement financier de la part de ses fidèles. Comme dans tout groupe militant, sans doute se produit-il, de temps à autres, une sortie de route budgétaire pour une donatrice ou un donateur trop zélé, qui a eu des difficultés à planifier ses arbitrages. Mais sans aide d’Etat, et dans une culture d’Eglise de professants où domine l’engagement militant, où trouver l’argent, sinon dans la solidarité active des fidèles ? Dépourvus du « vieil argent » hérité d’un patrimoine séculaire, les protestants évangéliques ont souvent l’habitude, en France, de valoriser un soutien financier substantiel à l’Eglise locale. Cela peut atteindre jusqu’à 10% des revenus mensuels, la « dîme ». Il convient d’autre part de garder à l’esprit l’importance cardinale de la solidarité communautaire dans les cultures religieuses afro-descendantes, qui renvoient à la notion clef d’Ubuntu, mot bantou qui nous vient d’Afrique du Sud – mais s’applique au-delà – : on se réalise, en tant qu’humain, dans le partage communautaire (4). Ce partage et cette culture de la générosité sont enseignés dans l’église ICC, via des dispositifs charismatiques et un contrôle social auxquels les fidèles adhèrent. Au vu de ces paramètres, comptabiliser, sur quelques années, des « signalements » pour pression financière, demande à être contextualisé de manière à éviter les conclusions – ou insinuations – hâtives.

Enfin, d’autres voix mettent en cause des liens de famille pour questionner l’indépendance des frères Castanou à l’égard du président  Denis Sassou Nguesso, au Congo Brazzaville. Et jeter le soupçon sur les ressources d’ICC. Yves Castanou, frère jumeau du pasteur Yvan Castanou et pasteur comme lui de la franchise ICC (à la tête d’ICC Brazzaville) occupe un poste clef dans les télécoms, proche du pouvoir congolais. Une position enviée. Mais en quoi un lien de parenté avec la famille du chef de l’Etat induirait automatiquement un mélange des genres ? D’autant que de nombreux éléments attestent du contraire, comme lorsque pasteur Yves Castanou a tenté de rendre visite en 2017 à des prisonniers politiques à la Maison d’arrêt de Brazzaville, avant d’être repoussé par les forces de l’ordre. Une mésaventure arrivée juste avant au CICR (5). Lorsqu’en mars 2016, la réélection du président congolais s’est effectuée sur fond de black-out temporaire des télécoms, l’initiative n’en est nullement venue d’Yves Castanou. Puissant homme d’affaire et pasteur évangélique, ce dernier avait beau, à l’époque, passer pour un « berger des télécoms » du Congo – selon une formule du magazine Jeune Afrique -, il n’avait pas d’autorité exécutive. En d’autres termes, la décision de couper les communications est venue… de plus haut.

Diversité, finances, relations… Pourquoi ces critiques ne ralentissent pas la dynamique initiée ?

D’aucuns pointeraient les qualités exceptionnelles du couple Yvan et Modestine, épaulés depuis le Congo par Yves et Habi. Mais le charisme et la compétence individuelle, même hors du commun, ne font pas tout. Formés au management, les Castanou savent monter une équipe, coordonner le développement, déléguer, planifier, former, motiver et financer. Un vaste réseau de compétences de femmes et d’hommes s’est mobilisé et ramifié autour du projet ICC. Jusqu’à l’aube d’un nouveau pacte de croissance, vingt ans après le premier impact.

(à suivre)

(1) Damien Mottier, Une ethnographie des pentecôtismes africains en France. Le temps des prophètes, Paris, L’Harmattan, 2014, p.357

(2) Linda Caille, Soldats de Jésus. Les évangéliques à la conquête de la France, Paris, Fayard, 2013, p.165

(3), Michael Emerson et Christian Smith, Divided by Faith: Evangelical Religion and the Problem of Race in America, Oxford University Press, 2001

4) Maren Kristin Seehawer, « Decolonising research in a Sub-Saharan African context: exploring Ubuntu as a foundation for research methodology, ethics and agenda », International Journal of Social Research Methodology, vol 21, 2018, issue 4, p.453-466

(5) Meraf Maraka, « Maison d’arrêt de Brazzaville, un bastion du pouvoir qui résiste même aux hommes de Dieu », site Zenga-Mambu.com/ 26 novembre 2017 (online)

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