Les “territoires circulatoires” de la francophonie protestante

Les “territoires circulatoires” de la francophonie protestante

Se déraciner pour survivre et découvrir sa terre promise. Un modèle encore d'actualité ?

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Publié le 25 septembre 2014

Auteur : Sébastien Fath

La formule biblique est presqu’entrée dans le langage courant : “Etranger et voyageur sur la terre” (1 Pierre 2 : 11). Elle renvoie à une invitation évangélique qui pose un cap: gare aux racines matérielles aliénantes ! Elle évoque aussi parfois, chez les Huguenots, le souvenir des persécutions et du Refuge.

Pour bien des protestants, le départ, l’arrachement ont été sans retour. Les diasporas huguenotes française en Nouvelle France (Québec) ou en Afrique du Sud ont pris souche aux antipodes, loin de la mère patrie. Plus largement, c’est souvent cette image définitive du départ migratoire qui prévaut dans nos représentations. L’immigré quitte son pays, s’installe dans un autre, et “refait sa vie”.

Fluidité des circulations

En ce XXIe siècle multiculturel, on s’aperçoit des limites de ce modèle. L’immigration dessine de moins en moins un trajet entre un “avant”, pays quitté, et un “après”, pays promis. Le géographe Alain Tarrius, spécialiste des réseaux transnationaux, a forgé un outil d’analyse qui permet de comprendre ce changement (1). Il parle de “territoires circulatoires”. Qu’est-ce-que cela signifie ? Dans l’étude du protestantisme, l’essor des thèses d’anthropologie nous permet d’éclairer la pertinence de ce concept explicatif. Pour étudier les Églises d’immigration congolaises, Sarah Demart a ainsi effectué plusieurs voyages entre Paris, Bruxelles, et Kinshasa, accompagnant les fidèles qu’elle étudiait (2). L’une de ses conclusions l’amène à souligner la fluidité des circulations  Europe-Afrique chez les pentecôtistes congolais. Les pasteurs et les laïcs congolais ne circulent pas à sens unique. Ils partent. Reviennent. Repartent.

L’itinéraire n’a rien de linéaire. Il est circulaire. Où commence et finit le Congo des Églises de Réveil ? Se situe-t-il seulement en Afrique, entre Atlantique et Grands lacs ? En réalité, le territoire francophone de ces pentecôtistes et charismatiques congolais ne s’arrête pas aux frontières physiques de la République Démocratique du Congo (Congo RDC) ou de la République du Congo (dit Congo Brazzaville). A Paris, dans le quartier de Chateau Rouge, Rosalie, venue à grands frais depuis les faubourgs de Kinshasa avec ses cousins, pourra acheter les imprimés à motifs de coquillages dont elle a besoin pour confectionner les boubous de sa famille; mais elle se procurera aussi les prêches de ses prophètes favoris, ainsi que la musique psalmodiée de Marie Mizamu, sa chanteuse chrétienne préférée. Besoin de poisson séché et de feuilles de manioc ? Tout est disponible en vue du repas du dimanche. Elle trouvera aussi à se faire coiffer et soigner les cheveux au beurre de karité, “comme à Kinshasa” et pourra, sans grand dépaysement, trouver des “réunions de délivrance” en lingala pour éloigner les influences sorcellaires qui, croit-elle, menacent l’équilibre de son foyer.

Nouvelle géographie diasporique

On est ni tout à fait en France, ni tout à fait au Congo…. Mais dans un espace de références familières, par-delà la Méditerranée et les kilomètres, un “territoire circulatoire” qui compose, pour beaucoup de protestants francophones aujourd’hui, une nouvelle géographie diasporique, grâce à la démocratisation des voyages et à la Révolution numérique. Le “pays” ne renvoie plus forcément aux frontières physiques d’un Etat. Langue française et protestantisme ébranlent bien des barrières et nourrissent aujourd’hui des identités transfrontières, rappelant l’adage : “le global, c’est le local moins les murs”.

(1) Alain Tarrius, “Au-delà des Etats-nations : des sociétés de migrants”, Revue Européenne des Migrations Internationales, 2001 (17), p.37-61.
(2) Voir Sarah Demart, “Les territoires de la délivrance; mises en perspective historique et plurilocalisée du Réveil congolais (Bruxelles, Kinshasa, Paris, Toulouse)”, thèse de doctorat 2011.

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