Donneurs de leçon hypocrites

Donneurs de leçon hypocrites

L’affaire Kerviel et le dopage d’Armstrong, exemples de duplicité collective.

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Publié le 19 mars 2015

Auteur : Michel Bertrand

Nous vivons dans une société de la représentation, mise en scène par les médias. Un monde du paraître où l’on voudrait croire et faire croire que tout est transparent, qu’il n’y a rien d’autre que ce qui est montré ou énoncé, comme une évidence à recevoir. Il n’y a plus à chercher des causes cachées aux effets que l’on constate.

Cela constitue un terrain idéal pour l’hypocrisie, terme qui justement appartient au monde du spectacle. Il désigne, à l’origine, le jeu de l’acteur de théâtre feignant d’être un personnage qu’en réalité il n’est pas.

Ce mot est employé par Jésus pour fustiger les autorités religieuses de son temps qui valorisent l’apparence, qui « disent et ne font pas » (Mt 23,4). Notre société, et je ne m’en dissocie pas, connaît bien cette posture d’incohérence hypocrite. Elle consiste à dénoncer des effets pervers, à les condamner, à les réprimer, tout en refusant de voir, d’analyser et d’assumer les causes qui les ont engendrés, tout simplement parce que l’on en est solidaire et bénéficiaire.

J’en trouve une première illustration dans l’affaire Kerviel, ce trader dont les activités ont entraîné une perte considérable pour la banque où il travaillait. Je n’ai pas d’affinités particulières, ni avec cette profession, ni avec les logiques spéculatives et financières. Je pourrais donc me contenter de dire, avec les mots de la sagesse rétributive, « il n’a que ce qu’il mérite », il a « récolté ce qu’il a semé ».

Mais dire cela, c’est déjà reconnaître que son comportement ne peut être dissocié d’un système qui l’a conduit aux pratiques examinées par la justice. Lors du dernier épisode judiciaire concernant cette affaire, le 24 octobre 2012, il a été condamné à cinq ans de prison, dont trois ferme, et 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts réclamés par la banque. Ce qui représente quelque 370 000 ans de Smic ! Il ne s’agit pas de discuter des décisions de justice, mais devant de tels chiffres, on est à la fois saisi de vertige et d’interrogation.

Qui peut croire, en effet, que Jérôme Kerviel, s’il a commis des erreurs, est le seul fautif ? Comment ne pas s’interroger sur l’attitude de ceux qui lui avaient confié une mission, ceux qui après avoir été des donneurs d’ordre sont aujourd’hui des donneurs de leçon, s’acharnant sur lui jusqu’à demander devant la justice une réparation exorbitante ?

Comment comprendre qu’ils s’exonèrent de toute responsabilité et surtout de toute miséricorde, à l’image de ces hypocrites critiqués par Jésus, qui négligent « ce qu’il y a de plus important dans la loi : la justice, la compassion et la fidélité » (Mt 23,16 et 23). En effet, que reste-t-il à cet homme, jeune et pourtant déjà brisé par le pesant fardeau désormais posé sur ses épaules jusqu’à la fin de ses jours ? L’idole, en chancelant, a écrasé celui qui la servait et qu’elle asservissait.

D’autres exemples pourraient être donnés de cette attitude consistant à stigmatiser les maux que l’on a soi-même contribué à générer ou à cautionner.

Ainsi l’affaire de dopage du cycliste Lance Armstrong, porté aux nues par les journalistes au temps de ses exploits, et que les mêmes lynchent aujourd’hui médiatiquement, alors qu’ils savaient tous que ses performances n’étaient rendues possibles que grâce à un système coupable savamment organisé. Mais un système dont tous, médias, sponsors (dont certains pourraient maintenant exiger réparation), coureurs… profitaient !

Le prophète dénonçait déjà cette posture de dérobade, exprimée dans l’adage qui reportait sur d’autres les conséquences des méfaits commis en amont : « Les pères ont mangé des raisins verts et ce sont les fils qui ont mal aux dents. » (Jr 31,29). Jésus appelle à sortir de cette attitude d’hypocrites, y compris quand elle consiste à ne voir l’hypocrisie que chez les autres, et à se reconnaître solidairement responsables d’un mal que l’on ne peut se contenter de dénoncer.

Si nous pouvons ainsi discerner et assumer devant Dieu nos propres compromissions avec nos idoles familières, c’est parce qu’il nous a donné par avance son pardon et, avec lui, le courage nécessaire à cette lucidité critique.

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