« Il faut radicalement distinguer entre mariage civil et mariage religieux »

« Il faut radicalement distinguer entre mariage civil et mariage religieux »

Pour le linguiste Pierre Encrevé, les protestants ne peuvent remettre en cause l’existence de la loi sur le mariage pour tous, engagée par un gouvernement démocratiquement élu.  

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Publié le 18 octobre 2012

Auteur : Laure Salamon

Engagement no 31 du candidat François Hollande : « J’ouvrirai le droit au mariage et à l’adoption aux couples homosexuels. » Cet engagement clair, et claironné, qui a entraîné un long débat dans l’opinion publique durant toute la campagne présidentielle, a été validé démocratiquement par la majorité des électeurs français (y compris ceux, parmi elle, qui n’y étaient pas personnellement favorables), qui ont élu Hollande président de la République puis lui ont donné une majorité parlementaire.

La garde des Sceaux n’a pas tardé à confirmer qu’une loi concrétisant cet engagement sera rapidement soumise au Parlement. Il n’est plus temps de s’interroger sur l’éventualité de cette extension du mariage civil : en choisissant leurs députés, les Français, parmi lesquels les protestants en tant que citoyens, ont, de fait, déjà tranché. Tentons plutôt d’envisager le sujet avec un peu de recul.

Sérier les responsabilités

La séparation des Églises et de l’État en France impose de délimiter les responsabilités des unes et de l’autre. Il faut donc radicalement distinguer entre mariage civil et mariage religieux. L’un ne relève que de l’État, l’autre des seules Églises.

Leurs significations respectives sont spécifiques et les enjeux essentiels, politiques et sociétaux d’un côté, théologiques de l’autre, sont fondamentalement différents. L’unique lien entre ces deux mariages est de subordination légale : le mariage civil est une condition sine qua non du mariage religieux ; mais il ne peut aucunement entraîner une obligation de mariage religieux pour les Églises.

Ce n’est pas le cas en Suède, où la loi civile autorisant le mariage des couples homosexuels fait obligation à l’Église nationale de célébrer leur mariage religieux s’ils le demandent. La loi de 1905 nous protège d’un tel empiétement de l’État sur nos pratiques. Et réciproquement. Dans ce contexte, les Églises protestantes ont-elles à se prononcer sur le projet de loi concernant le mariage civil ?

Nos Églises ont naturellement à donner leur avis en matière d’éthique sociétale et il ne serait peut-être pas inutile qu’elles rendent publique la diversité des opinions parmi elles sur cette question. Certains souhaiteraient aller bien au-delà : que les Églises protestantes s’opposent frontalement à l’ouverture du mariage civil aux couples homosexuels en s’autorisant d’une lecture littérale de la Genèse.

Mais, à supposer même que cette conception anthropologique fasse l’unanimité chez les théologiens – ce qui est loin d’être le cas, même à l’intérieur du corps pastoral de la seule ERF-, en régime de séparation des Églises et de l’État, au nom de quoi les protestants voudraient-ils voir imposer la perpétuation d’une telle vision du monde à tous les citoyens, au moment même où ils viennent d’élire démocratiquement celui qui s’est engagé à l’abandonner ?

Ce serait confondre loi civile et prescription religieuse, ce qu’on reproche à juste titre à tous les intégrismes : danger !

D’ailleurs, si les partis politiques sont fondés à s’opposer en toutes circonstances, quant aux Églises protestantes, sur quelle base d’éthique civile responsable pourraient-elles théologiquement justifier de demander au président et aux députés de ne pas tenir les engagements pris devant les électeurs ? Elles auraient à le faire dans des cas extrêmes, mettant en cause l’Évangile de la grâce prêché par Jésus-Christ ; mais, nul n’en doute, l’engagement de François Hollande ne relève pas de cette catégorie.

En 1884, la loi Naquet

Un précédent dans les rapports entre Églises et État à propos de l’état civil peut nous aider à penser. Quand la République a rétabli par la loi Naquet (1884) le droit de divorcer, et conséquemment le droit pour les divorcés de se remarier, l’Église catholique se tint vent debout contre une législation menaçant, selon elle, de détruire la société. Mais les Églises protestantes ne manifestèrent, à ma connaissance, aucune opposition publique, ni aucune approbation.

Sage position ! Les protestants n’ont pas vocation à faire pression sur l’État laïque concernant un acte de simple état civil, qu’il s’agisse d’autoriser la rupture du mariage, comme en 1884, ou son ouverture, comme aujourd’hui.

Mais quant au mariage religieux, c’est à nos Églises, et à elles seules, de prendre position sur son extension ou non aux couples homosexuels mariés selon la loi civile. C’est ce débat précis-là qui doit être mené dans notre presse.

Aux Églises protestantes d’expliquer à l’opinion publique les enjeux des choix qu’elles feront sur ce qui relève de leur responsabilité propre. Elles auront à faire connaître qu’elles ne sont pas tenues de reprendre à leur compte pour le mariage religieux l’extension du mariage civil et qu’elles en décideront librement. Et diversement. Eu égard à la dispersion théologique présente du protestantisme, en effet, et aux différentes approches qu’elle traduit de l’autorité du texte biblique, il est inévitable que nos Églises soient partagées sur cette question, sans que rien n’indique que cette division puisse être rapidement surmontée.

Le droit au remariage

Si l’on considère l’évolution de la question du divorce ainsi que la question subsidiaire du remariage des divorcés dans nos Églises – question socialement déterminante mais beaucoup moins centrale théologiquement que celle du mariage des couples homosexuels, car d’implication anthropologique bien moins sensible –, il est frappant de compter le temps qu’il aura fallu pour passer du civil au religieux.

Le protestantisme français n’a accepté que très lentement et progressivement de bénir le remariage des divorcés. Il a attendu l’entre-deux-guerres pour admettre le remariage des « conjoints divorcés non coupables », et jusqu’aux années 1970 pour élargir, en fait, à tous les divorcés le droit au mariage religieux. Ce n’est, enfin, que dans les années 1990, plus d’un siècle après le rétablissement légal du divorce, que l’ERF s’est alignée pour ses ministres en activité sur la loi civile en leur reconnaissant de facto le droit au divorce et le droit au remariage civil et religieux.

La loi ouvrant aux couples homosexuels le droit au mariage civil devrait être votée en 2013. Rien n’indique que tous les homosexuels protestants voudront user de ce droit ; il n’est pas sûr non plus que tous ceux qui le choisiront demandent un mariage religieux.

Comme dans la plupart des sept pays européens où les couples homosexuels ont déjà accès au mariage, les Églises protestantes adopteront probablement des positions diverses et évolutives.

Dans l’immédiat, certaines de nos Églises refuseront catégoriquement la possibilité de bénir ces couples légaux, tandis que d’autres pourraient laisser aux conseils presbytéraux la responsabilité d’en décider. Puis le temps qui passe limera les aspérités, rendant dans le futur difficilement lisibles les conflits aujourd’hui. […]

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