Penser l’événement Charlie Hebdo

Penser l’événement Charlie Hebdo

Penser l’événement, c’est en faire l’occasion de différer ensemble, de faire jouer la pluralité des significations et des niveaux où nous sommes atteints. Le point de vue du philosophe Olivier Abel.

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Publié le 15 janvier 2015

Auteur : Olivier Abel

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Hannah Arendt s’inquiétait de voir la pluralité politique réduite à la chaleureuse et obscure fraternité. Je ne dirai pas cela de la fête de l’union que nous avons vécue, car elle exprime aussi ce que Ricœur appelait l’irruption rare de l’oublié, du vouloir vivre ensemble. Il faut d’abord faire place à ce sentiment, et c’est bien le style français que ces fêtes de la fraternité, jadis proposées par Rousseau. Mais chez Rousseau souvent le pacte retrouvé se brise en promenades solitaires, c’est son paradoxe, et il nous reste maintenant à transformer cette énergie, ce pouvoir être ensemble, non en union sacrée, à la fois libertaire et sécuritaire, contre un bouc émissaire, mais en capacité détaillée à repenser et refaire lien avec tous ceux qui sont là.

Le droit de rire de tout ? et d’humilier aussi ?

La première chose que cet événement nous donne à penser, c’est sur la culture française contemporaine et la place qu’y a prise le « comique ». Le comique a un lien constitutif avec la démocratie, comme possibilité de rire de tout. Mais nous touchons ici aux limites du comique, de la liberté d’expression et de dérision — limites que nous avions déjà touchées avec l’affaire Dieudonné. Il ne faudrait pas que le « droit de rire de tout » devienne notre sacré ! Ruwen Ogien propose de distinguer les offenses purement émotionnelles et les préjudices concrets qui portent vraiment tort : mais où placer l’humiliation ? Je crois que nos sociétés ont déployé une grande sensibilité aux violences, mais une grande insensibilité aux humiliations, moins mesurables, mais dont les effets se font sentir à long terme. Lorsque l’ironiste adopte un point de vue en surplomb, pointant l’idiotie des autres, il interrompt toute possibilité de conversation. Le problème est que tantôt l’expression de la liberté a une fonction de scandale, vitale pour briser le mutisme complaisant ou apeuré d’une société, tantôt le scandale est purement destructeur, et brise la possibilité d’un monde commun. Or nous ne savons jamais où passe la limite entre les deux. J’ajouterai que dans la « culture française » aujourd’hui, il y a des sujets qui sont trop refoulés dans les marges, interdits d’espace public. Au lieu de cultiver cette ignorance, il faut refaire mémoire de toutes les traditions sédimentées dans notre culture, celle des Lumières, du romantisme et du socialisme, bien sûr, mais aussi celles de l’antiquité grecque et romaine, autant que les diverses traditions « bibliques », car toutes représentent des promesses inachevées, qui se corrigent et se fécondent mutuellement. Et la tradition musulmane a place dans ce concert, dans la pluralité corrosive et salubre de cet espace public. […]

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