Une femme parmi les rabbins

Une femme parmi les rabbins

Dans la poursuite de notre débat « Les religions sont-elles machistes ? », Claire Bernole a pu interroger l’une des rares femmes rabbins en France, Pauline Bebe, sur son expérience. Un point de vue passionnant.

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Publié le 11 janvier 2015

Auteur : Claire Bernole

L’étude tient une grande place dans le judaïsme mais on attend globalement moins des femmes que des hommes…

Par le passé, les femmes étudiaient beaucoup moins que les hommes car elles s’occupaient de la maison et des enfants. Leur rôle était davantage privé que public. Il y a bien eu quelques femmes érudites mais peu. A l’époque du Talmud, c’est-à-dire aux premiers siècles de notre ère, on s’est demandé si c’était un commandement pour le père d’enseigner la Torah à sa fille. Sur ce point, les opinions sont diverses. Certains disent qu’il ne faut pas la lui enseigner, qu’elle risquerait de transformer les paroles de la Torah en sottises. D’autres affirment le contraire. Le judaïsme a toujours eu un double regard sur l’éducation des filles, disant qu’elles doivent savoir un certain nombre de choses – notamment les règles qui concernent les femmes – mais pas trop. De fait, les femmes ont été largement exclues du champ de l’apprentissage.

Qu’est-ce qui vous a poussée à poursuivre votre cursus jusqu’à devenir rabbin ?

J’ai été élevée dans une famille égalitaire. Mes parents ont cherché un lieu pour m’enseigner le judaïsme où il n’y avait pas trop de différences entre les filles et les garçons. A l’époque, la seule synagogue libérale à Paris était la synagogue Copernic. Rappelons que le judaïsme libéral est apparu entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècles, et qu’il a, dès ses débuts, affirmé l’égalité entre hommes et femmes. Les cours que j’ai suivis étaient donc mixtes. En outre, le même enseignement était dispensé aux filles et aux garçons. J’ai commencé à étudier quand j’avais neuf ans, mais seulement une fois par semaine. Très vite, j’ai été passionnée. Quand il s’est agi de savoir ce que j’allais faire comme métier, deux choses m’intéressaient vraiment : la philosophie et le judaïsme. Je me suis dit que je voulais essayer d’être rabbin.

Le parcours a-t-il été aussi simple ?

Il a été semé d’embûches ! D’abord, dans la synagogue où j’ai étudié, l’égalité entre hommes et femmes n’était pas totale et en France, il n’y avait jamais eu de femme rabbin ! Il a fallu tracer la voie, convaincre un certain nombre de personnes que c’était possible. Il n’y avait pas de centre d’enseignement en France. Je me suis donc renseignée sur ce qu’il fallait faire. Ce faisant, j’ai appris qu’il existait des femmes rabbins aux Etats-Unis et en Angleterre. Je suis donc allée à leur rencontre. J’ai notamment fait la connaissance d’un rabbin femme à Londres, puis très vite j’ai pris contact avec le séminaire libéral, le Leo Baeck College. Ils m’ont expliqué qu’il fallait une licence avant de postuler pour entrer dans l’école. C’est ce que j’ai fait. J’ai commencé par une double licence à Paris, puis j’ai été acceptée au collège rabbinique de Londres. Je suis partie et j’ai passé deux ans là-bas, deux ans en Israël puis à nouveau un an à Londres. En tout, j’ai suivi neuf ans d’études.

Comment avez-vous été accueillie par vos homologues masculins de la communauté juive libérale mais aussi de la communauté juive orthodoxe ?

Tout dépend où. En France, cela a été compliqué car il n’y avait jamais eu de femme rabbin auparavant. De plus, quand je suis entrée en poste, peu de mes collègues étaient libéraux et même parmi eux, certains n’étaient pas favorables au rabbinat féminin. Quant aux orthodoxes, ils étaient plus nombreux à être défavorables que favorables. C’est encore le cas aujourd’hui. Pourtant, certains rabbins orthodoxes me considèrent comme leur collègue, même s’ils ne l’affichent pas officiellement. Je vais par exemple pouvoir leur demander conseil et ils me consultent aussi. Toutefois, ce ne sont pas les relations normalisées qu’ils entretiennent avec leurs collègues.

De manière générale, que pensez-vous de la place des femmes dans le judaïsme ?

Je commencerai par donner quelques chiffres. La communauté juive représente 0,24 % de la population mondiale. La majorité de cette communauté se trouve en Israël puis aux Etats-Unis. La France vient en quatrième position, avec environ 600 000 Juifs. Dans la communauté mondiale, la majorité n’est pas du tout pratiquante. En France, seulement 20 % des Juifs sont pratiquants. Parmi eux, il y a plus d’orthodoxes que de libéraux mais à l’échelle mondiale, les libéraux sont majoritaires. Ces derniers représentent autour de 3 millions de Juifs. Chez ces Juifs libéraux, qui sont des Juifs égalitaires, la place de la femme est quasiment la même que celle de l’homme – cela dépend des pays. Du moins, l’accès au rabbinat pour les femmes est normalisé.
En revanche, au sein des mouvements orthodoxes se pose une problématique féministe. Les mouvements orthodoxes modernes laissent la femme accéder à des tâches religieuses, même si les hommes et les femmes sont séparés, et il y a de plus en plus de lieux d’étude pour les femmes dans le monde. Récemment, une midrasha – lieu d’étude pour les femmes – a été créée en France sous les auspices du Consistoire mais un long chemin reste à parcourir ! Or, c’est à travers le savoir que les femmes peuvent gagner plus de pouvoir. C’est cette avancée-là qui leur permettra d’accéder à des rôles prépondérants au sein de la communauté.

Etes-vous engagée dans des actions qui vont dans ce sens-là ou estimez-vous que votre rôle est ailleurs ?

Je soutiens et j’encourage toutes les initiatives d’étude mais j’inscris avant tout mon engagement dans le mouvement libéral. Je suis ravie de voir que les femmes orthodoxes se prennent en main, je m’associe à leur combat lorsqu’il s’agit de défendre le droit des femmes, mais ce n’est pas mon terrain. D’autre part, je travaille davantage par l’exemple que par la démonstration théorique. Montrer qu’une femme peut être rabbin est pour moi la meilleure manière de faire avancer les esprits. Voilà mon combat : montrer que c’est possible, dans un mouvement qui nous permet d’être à égalité devant la loi[1]. Dans le monde orthodoxe se pose souvent la question de ce que permet la loi tandis que dans le monde libéral, la loi évolue avec l’esprit du temps. Si la société civile fait avancer le droit de la femme, alors il est logique qu’il y ait également un écho dans le monde religieux.

Quels changements concernant la place des femmes avez-vous observés depuis que vous êtes rabbin ?

Il y a eu des changements très importants. Je m’occupe d’une communauté de 400 familles à Paris. C’est un microcosme mais j’ai tout de même une certaine visibilité, du moins sur ce que je vis au sein de ma communauté. Des gens viennent parce qu’ils savent que le rabbin est une femme, d’autres parce qu’ils sont invités à un événement familial : bar/bat-mitsva, mariage, enterrement… Ces visiteurs sont parfois confrontés pour la première fois au rabbinat féminin. Parmi eux, certains y sont hostiles et le restent mais c’est une minorité. En fait, ceux qui sont vraiment opposés refusent de venir. Beaucoup des curieux qui franchissent la porte me disent finalement : « J’avais un a priori négatif mais j’ai assisté à la cérémonie et même si ce n’est pas la tendance du judaïsme que j’observe, j’ai apprécié ». Un respect naît de cette expérience. Le préjugé tombe car ils sont confrontés à la réalité. Ils ne me jugent plus en tant que femme qui accomplit des actes rabbiniques mais en tant que rabbin. Ils s’aperçoivent alors que ce que je fais peut être recevable. C’est extraordinaire pour moi de voir leur regard changer. Parfois, en l’espace d’une cérémonie, je sens que les gens ne sont plus tout à fait les mêmes.

[1] « Halakha » en hébreu, c’est-à-dire l’ensemble du système légal du judaïsme. Fondé sur la Torah, il prend aussi en compte le Talmud et indique au fidèle tout ce qu’il doit faire dans tous les domaines de sa vie.

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