« Une technodémocratie fondée sur le contrôle »

« Une technodémocratie fondée sur le contrôle »

Patrick Troude-Chastenet, professeur de sciences politiques à l'Université de Bordeaux et président fondateur de l’Association internationale Jacques Ellul, revient sur le projet de loi sur le renseignement.

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Publié le 10 avril 2015

Auteur : Laure Salamon

Vous avez suivi le projet de loi renseignements. Qu’est-ce qui interroge et inquiète un disciple de Jacques Ellul comme vous ?

J’y vois surtout une nouvelle menace sur nos libertés et, comme vous le savez, car il s’en est expliqué abondamment, la liberté est au cœur de toute l’œuvre ellulienne. S’il s’est intéressé à la place de la technique dans nos sociétés, c’est parce qu’elle menaçait la liberté de l’homme moderne. Avec ce projet de loi, on se retrouve une nouvelle fois confronté à la dialectique entre sécurité et liberté. Or on sait très bien que l’on ne peut pas assurer l’une sans menacer l’autre. Cela dit, et c’est sans doute ici le politiste qui parle tout autant que l’ellulien, les démocraties se trouvent confrontées à un terrible dilemme depuis les attentats du 11 septembre 2001. Dans l’absolu, le terrorisme pose un problème insoluble aux démocratie. Il les condamnent soit à disparaître sous les coups d’un ennemi qui ne respecte pas leurs règles et qu’elles s’obstinent à traiter en adversaire au nom de leurs principes sacrés, soit à sacrifier leurs valeurs fondamentales, à violer leurs fondements éthiques, à se désavouer moralement.Le projet de loi sur le renseignement prévoit d’utiliser la technologie et les machines (avec les algorithmes) pour capter des données sur les individus (ce que les spécialistes ont surnommé « la pêche au gros »), et ensuite d’établir, avec ces données récupérées, des comportements suspects.

En tant qu’ellulien, cette délégation de la surveillance à des machines est problématique, n’est-ce pas ?Si l’outil n’est pas neutre il est vrai, la machine en tant que telle n’est pas l’ennemi principal. La machine n’est que la manifestation grossière du règne du principe technicien voulant que l’on recherche en toutes choses le moyen absolument le plus efficace. Indépendamment de toute autre considération. Si des algorithmes permettent de collecter et d’analyser la totalité de toutes les données échangées par toute une population, vous pouvez être certaine que ce sera fait. Aucune règle morale ne viendra s’y opposer. Aucun gouvernement, quel qu’il soit, refusera de se priver délibérément d’un pouvoir dont il sait qu’il pourra user. La « loi de Gabor » stipule que ce qui peut (techniquement) être fait doit (moralement) être fait. […]

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