Femmes d’Églises

Femmes d’Églises

À l’occasion des Semaines sociales de France qui se réunissent sur le thème « Hommes et femmes, la nouvelle donne », Réforme a enquêté sur la situation des pasteures dans les Églises protestantes.  

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Publié le 5 mars 2015

Auteur : Marie Lefebvre-Billiez

Quatre siècles après la Réforme, les femmes ont franchi à pas feutrés le seuil du pastorat dans les Églises protestantes de France. Le facteur qui a favorisé cette entrée est la période des deux guerres. Les femmes de pasteurs et laïques ont pris en charge la vie paroissiale en l’absence des hommes. Beaucoup d’entre elles étaient issues de milieux sociaux aisés ou pastoraux. « Les Églises confessantes ont été les premières à accepter des femmes prédicatrices au début du XXe siècle avec la nomination en 1929 de Madeleine Blocher-Saillens dans l’église du Tabernacle à Paris, appartenant à l’association baptiste », raconte Élisabeth Parmentier, professeur de théologie pratique à la faculté de théologie protestante de Strasbourg. Cette première pasteure était surtout reconnue dans son église locale et, dans cette famille d’Églises, il faudra attendre 2005 pour que la fédération baptiste ouvre les portes officiellement au pastorat féminin.

À partir des années 30, les Églises luthéro-réformées ont consacré et ordonné des femmes pasteurs dans des cas exceptionnels et à condition qu’elles restent célibataires, car leur fonction était jugée incompatible avec une vie familiale. C’est ainsi que le synode de l’ERF de 1949 a vu la consécration d’Élisabeth Schmidt. La plupart des femmes qui travaillaient dans l’Église avaient un statut d’assistante de paroisse même si elles exerçaient un ministère pastoral. Ces Églises ne reconnaîtront pleinement le ministère pastoral féminin qu’à partir de 1965.

Dans l’Union des Églises évangéliques libres (UEEL), en 1995, un essai d’ouverture du pastorat aux femmes a eu lieu sans aboutir. « L’idée mûrira et se concrétisera en 2003. Aujourd’hui, six femmes sont en poste : trois pasteures seules dans des paroisses, deux femmes pasteures travaillant en équipe avec un pasteur, une femme aumônier militaire, une stagiaire et une étudiante en théologie », détaille Katie Badie, première femme consacrée pasteur à l’Église évangélique libre d’Alésia, à Paris.

Dans la Fédération des Églises évangéliques baptistes (FEEB), six femmes exercent comme pasteures, seules ou en couple. En 2007, elles représentaient 30 % du corps pastoral de l’ERF.

Appelées et soutenues

Plusieurs affirment qu’elles ont été appelées par Dieu à ce ministère, tout en étant encouragées par leur entourage et leur paroisse. Certaines exerçaient déjà des responsabilités dans leur Église mais la formation théologique leur faisait défaut. D’autres ont eu, très jeunes, la vocation.

« Ce qui m’a donné l’envie d’être pasteure, c’est un appel, explique Valérie Mitrani, pasteure et présidente du conseil régional Ouest dans l’Église réformée, c’est une interrogation spirituelle profonde qui m’a habitée très jeune, et qui a été accompagnée par ma famille, mon Église locale et mon pasteur. » Yanna Van de Poll, pasteure de l’Église évangélique baptiste Partage, à Perpignan, raconte de son côté : « Comme nous avons toujours travaillé en binôme, mon mari m’a fortement encouragée à devenir pasteur. Je me suis portée candidate auprès de la FEEB en 2008. En même temps, l’Église évangélique libre de Castelnaudary nous a sollicités et voulait que je devienne son pasteur. Cela m’a fait réfléchir : est-ce que le Seigneur m’appelait pour assumer un ministère pastoral ? »

Joëlle Razanajohary, pasteure depuis quatre ans de l’Église évangélique baptiste d’Annecy, s’est, quant à elle, sentie encouragée par les autres. « Mon mari, mon entourage, mon pasteur m’ont incitée à faire des études en théologie. Dans mon ministère d’Église à l’époque – formation des catéchètes, des parents, initiatrice des parcours Alpha –, je sentais que j’étais limitée pour répondre aux besoins. J’ai donc étudié à la faculté libre de théologie réformée et évangélique d’Aix-en-Provence. »

Dans la pratique, les paroisses qui font l’expérience d’une femme pasteur compétente sont satisfaites. Existe-t-il pour autant une spécificité féminine ? Les études menées par le sociologue Jean-Paul Willaime indiquent que la différence d’exercice de pastorat entre hommes et femmes est « ténue » (1). À ceux donc qui prétendraient qu’on est passé d’une relation d’autorité pastorale à une relation d’écoute et d’accompagnement grâce aux femmes, Valérie Mitrani, Élisabeth Parmentier et Katie Badie répondraient « non ». Il s’agit davantage, selon elles, d’une question de dons, de compétences, de caractère et de disponibilité. Et d’évolution dans la façon d’exercer le rôle pastoral tant masculin que féminin.

En général, les femmes s’impliquent « dans le travail paroissial, les aumôneries d’hôpital, de prisons, de lycées [en Alsace-Lorraine, ndlr] », reconnaît Élisabeth Parmentier. Elles sont également particulièrement nombreuses dans l’animation biblique.

« Dans ma région, plusieurs femmes sont présidentes de conseil presbytéral. Dans une paroisse, la majorité du conseil est composée de femmes et le seul homme est le pasteur ! » précise de son côté Valérie Mitrani, qui souligne la présence de femmes partout dans l’ERF.

Vu les responsabilités liées aux fonctions de pasteur, les femmes réfléchissent à deux fois avant de s’engager. « Est-ce que j’ai les compétences et le temps ? », se demandent-elles. Joëlle Razanajohary avoue qu’il est plus facile pour elle d’être pasteure maintenant que ses enfants ont dépassé la vingtaine. Yanna Van de Poll a pris le temps pour réfléchir à cette question. « Au bout de quelques mois, le Seigneur m’a répondu à travers un passage des Écritures. » Les pasteurs sont exposés à la critique. Les femmes ne sont pas toujours préparées à ces écueils et doutent d’elles-mêmes.

Pour Corinne Lanoir, théologienne, professeure d’Ancien Testament à l’Institut protestant de théologie de Paris, « elles ont intériorisé qu’il y a des choses qui ne se font pas, car on les a élevées sous la loi d’une “soumission naturelle” depuis des siècles. C’est plus la réalité que la théologie qui va faire changer les mentalités ».

À l’inverse d’autres pays où les changements de perception ont eu lieu à l’intérieur des Églises, en France, la situation a évolué sous l’influence de facteurs externes : les deux guerres et l’évolution du rôle de la femme dans la société. L’accès des femmes aux études de théologie et le développement de l’exégèse historico-critique y ont aussi contribué.

Vivre les pleins droits

Des Églises de la mouvance évangélique s’arc-boutent sur une lecture fondamentaliste des récits de la création et de certains passages des épîtres de Paul pour refuser que des femmes « prennent autorité » sur les hommes. Réponse de Corinne Lanoir : « Les lectures féministes de Genèse 1 et 2 lisent ces textes comme la mise en récit d’un long processus d’entrée dans l’histoire par apprentissage de la différence à plusieurs niveaux – sexe, parole, conscience et action – et rappellent, avec les outils de l’exégèse historico-critique, combien ces textes sont culturellement construits : on ne peut pas les invoquer pour justifier d’un état originel ».

Quand Joëlle Razanajohary a pris son poste de pasteur à Annecy, son arrivée a provoqué des remous : « Un membre d’une Église de la Fédération des Assemblées de Dieu (ADD) m’a menacée de mort, m’a traitée d’“hérétique.” » Impensable qu’une femme soit pasteur pour des fidèles qui prennent les épîtres de Paul au pied de la lettre. « Paul n’a jamais voulu faire une théologie pour l’éternité. Certains aspects de ses épîtres étaient liés à la culture de son époque. Par exemple, devrait-on justifier l’esclavage aujourd’hui parce que Paul ne l’a pas remis en question ?», interroge Élisabeth Parmentier.

Les Églises luthéro-réformées ont dépassé ces arguments théologiques au nom du sacerdoce universel : par le baptême, nous sommes tous prêtres. Pour Valérie Duval-Poujol, théologienne et directrice adjointe de l’École des langues et civilisations de l’Orient ancien (ELCOA), à l’Institut catholique de Paris, « il faut que les femmes s’impliquent davantage dans la traduction et l’exégèse des textes bibliques afin de faire redécouvrir aux croyantes combien ces textes sont porteurs de vie ». À chaque fois qu’elle a animé des groupes bibliques avec des femmes, Corinne Lanoir l’a observé : « C’était une incroyable source de changement pour elles. »

Valérie Duval-Poujol enfonce le clou : « Il me semble que les femmes ont acquis un grand nombre de droits dans la sphère ecclésiale mais qu’elles ne vivent pas encore la plénitude de ces droits. L’Église a été hémiplégique pendant des siècles, ne donnant pas sa place aux femmes. Disons qu’elle est en phase de rééducation, lente et progressive ! »

Que chacun entende ce que l’Esprit dit aux Églises.

(1). Jean-Paul Willaime, « Les femmes pasteurs en France : socio-historique d’une conquête », in Ni Ève ni Marie, dir. Françoise Lautman, Labor et Fides, 1997, p.121-140.

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