Les placements financiers des Églises : la valeur de l’argent

Les placements financiers des Églises : la valeur de l’argent

Comment les Églises et les fondations protestantes gèrent-elles leurs fonds ? Comment choisissent-elles leurs placements ?  

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Publié le 5 mars 2015

Auteur : Philippe Bohlinger

Par comparaison avec leur consœur anglicane, Églises historiques et fondations protestantes en France demeurent assez prudentes en matière de placements financiers. Une question de culture, selon Thierry Besançon, le trésorier de la Fédération protestante de France (FPF) : « Les pays anglo-saxons ont développé une culture du fonds de pension et de l’endowment ou fonds de dotation. » Ce dernier type de fonds vise à capitaliser les biens et dons de toutes natures, afin d’utiliser les revenus pour réaliser des missions d’intérêt général.

Une logique difficile à imaginer de ce côté-ci de la Manche. « Par comparaison, en France, nous misons davantage sur une gestion non pas de bon père de famille, mais de bon grand-père de famille », ironise le trésorier de la FPF qui met cependant l’accent sur l’importance des fonds brassés par l’Église anglicane : dix milliards d’euros d’actifs financiers placés notamment dans l’industrie pétrolière, minière ou encore pharmaceutique.

Placements immobiliers et placements financiers

Dans l’Hexagone, fondations et Églises protestantes ont adopté des stratégies différentes en fonction de leurs objectifs. Pour faire fructifier les réserves destinées aux retraites complémentaires des pasteurs, l’Église réformée de France (ERF) a créé un fonds spécifique.

En Alsace, le chapitre Saint-Thomas, qui se trouve à la tête d’un important patrimoine immobilier, utilise les revenus tirés de la location d’appartements souvent idéalement situés à Strasbourg pour financer le coûteux entretien des édifices de ses 26 fondations : parmi eux, l’église Saint-Thomas à Strasbourg ou encore le lycée protestant du Gymnase.

La Fondation John-Bost, qui dispose d’environ 1 000 places pour l’accueil des personnes handicapées, malades mentales et des personnes âgées dépendantes, a jusqu’à présent davantage misé sur des placements financiers à moyen terme : « Nous devons pouvoir sortir l’argent de manière certaine au moment où nous engageons un investissement pour la création ou la rénovation de pavillons d’hébergement, remarque Hubert Dadre, le trésorier de la Fondation. Notre questionnement est le suivant : comment placer l’argent pour tirer des revenus sûrs qui nous permettent de faire vivre l’œuvre ? Si d’un côté nous touchons les prix de journée qui permettent de faire tourner le secteur hospitalier, de l’autre certaines activités visant à améliorer les conditions de vie des résidents ne sont pas prises en charge dans le cadre des budgets sanitaires et médico-sociaux. »

Prise de risque zéro

Ainsi pour la plupart des institutions interrogées par Réforme le mot d’ordre demeure « sécurité » : « Notre trésorerie est gérée de manière très conservatrice dans un souci d’absence de risque. Il est impensable pour nous de perdre l’argent qui doit profiter à toute la communauté », tranche Caroline Lambert, responsable financière de l’Union des Églises protestantes d’Alsace-Lorraine (UEPAL).

Même discours au chapitre Saint-Thomas à Strasbourg : « Si nous bénéficions de disponibilités de trésorerie, nous faisons le tour des banques qui offrent les meilleurs placements à long terme en obligation et à court terme. Mais le mot d’ordre reste : prise de risque zéro », argumente Raymond Glock, le directeur du chapitre Saint-Thomas.

Un capital toujours garanti

Et ce d’autant plus que le contexte économique et financier ne favorise guère la recherche de placements à meilleur rendement. La Fondation John-Bost a bien tenté à deux reprises d’investir dans des fonds en actions au cours des douze dernières années : « C’était la tendance du moment et nous voulions améliorer nos rendements.

Notre comité des finances a accepté à condition que le capital demeure garanti. La part de la trésorerie concernée était très faible : entre 5 et 10 %. Mais au final, nous n’avons rien gagné ou presque rien sur ce type de placement », explique Hubert Dadre, le trésorier de la Fondation.

Pour le trésorier de la FPF, « il existe des enjeux bien plus importants aujourd’hui pour un trésorier que de prendre un risque financier pour augmenter son gain de 1 à 2 %. Si le rendement du livret d’épargne atteignait 4 % et celui des billets de trésorerie 13 %, on pourrait envisager les choses différemment ». Et d’évoquer le principe d’asymétrie dans la perception des gains et des pertes défini par la finance comportementale : « Pour qu’un investisseur accepte de perdre 1 euro, la perspective de gain doit atteindre 2,6 euros. »

Toutefois, l’exemple de l’ERF témoigne de l’existence d’une recherche de meilleurs rendements à travers une prise de risque mesurée. Ainsi, l’Église bénéficie d’un fonds commun de placement baptisé « Solipro » pour « Solidarité protestante », qui gère 11 millions d’euros de valeurs mobilières.

Placé auprès de la banque de gestion privée Indosuez (groupe Crédit Agricole), « son objectif est de gérer les réserves constituées pour les retraites complémentaires des pasteurs versées par l’Église. Il est composé d’une majorité d’obligations, le reste se répartissant en actions et en actifs monétaires », précise Daniel Gaubiac, le trésorier de l’ERF. S’il a offert des rendements exceptionnels en 2009 (+11,4 %) et 2010 (+9,7 %), Solipro a également connu deux résultats négatifs en six ans en 2008 (-9 %) et 2011 (-4,1 %).

Donner du sens à ses placements ?

Mais au-delà de la quête de performance, les Églises et fondations recherchent-elles à donner du sens à leurs placements ? Et si oui, comment y parviennent-elles ? La question mérite d’être posée alors que l’association Finansol organise du 9 au 16 novembre la Semaine de la finance solidaire.

Un des placements éthiques les plus répandus au sein des institutions protestantes demeure l’acquisition de parts sociales d’Oikocredit ; une société coopérative de microcrédit à forte consonance protestante puisqu’elle a été fondée en 1975 à l’initiative du Conseil œcuménique des Églises [une communauté mondiale de 349 Églises, ndlr]. Basé aux Pays-Bas, cet organisme du secteur de la microfinance est surtout développé dans la sphère protestante germanique.

Ainsi, fin 2011, Oikocredit totalisait deux cent quarante millions d’euros d’investissements cumulés en Allemagne contre treize millions en France : « Ce placement ouvert aux institutions comme aux particuliers offre depuis plusieurs années un rendement annuel quasiment constant d’environ 2 %. Les microcrédits visent principalement les pays du Sud, bien qu’il existe des projets en Europe, comme en Bulgarie », témoigne Chantal Stoeckel, la présidente de l’association de soutien Oikocredit France Est.

Double impasse

Concernant le fonds Solipro, soucieux d’améliorer sa proportion de placements éthiques – inférieure à 1 % –, les synodes nationaux de 2009 de l’ERF et de l’Église évangélique luthérienne de France ont émis le vœu de favoriser la finance solidaire. Mais la réflexion engagée avec Oikocredit sur la création d’un portefeuille correspondant aux attentes du synode a débouché dans une impasse il y a un an.

Parallèlement, des contacts avaient été pris avec trois autres groupes bancaires qui gèrent des portefeuilles ayant le label Finansol ; un label qui garantit que 10 % des valeurs composant un portefeuille bénéficie du caractère « investissement socialement responsable ».

Là, également, les négociations ont conduit à une impasse : « Aucun de ces établissement n’a été en mesure de faire des propositions de placement du fait que nous voulions privilégier des valeurs représentatives d’organisations qui fondent leurs décisions d’investissement et leurs actions sur des critères d’ESG (environnement, social et gouvernance) et non financier exclusivement et desquelles soient exclues des entreprises ou pays qui ne respectent pas les normes ou conventions internationales.

C’est pourquoi nous avons réorienté notre réflexion et recherchons aujourd’hui des valeurs d’organismes dans les secteurs liés au développement durable et excluant des secteurs pour motifs éthiques (alcool, tabac, armement…) », peut-on lire dans les actes du synode national de 2011.

Parfois, l’engagement éthique peut être plus simple. Ainsi, lors de l’assemblée générale de la Fédération luthérienne mondiale (FLM) il y a deux ans à Stuttgart, Martin Kopp, étudiant en théologie à Strasbourg, a déposé avec un autre délégué de l’assemblée des jeunes une motion pour que l’institution conduise une réflexion pour changer d’établissement bancaire : « Les comptes de la FLM, qui a un budget annuel de 80 millions de dollars, sont domiciliés dans une des banques suisses qui a distribué les bonus les plus mirobolants après la crise », explique le jeune homme à l’origine du mouvement des Indignés de l’UEPAL. […]

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