Trump, Poutine, l’Europe : le retour brutal des zones d’influence

La séquence géopolitique actuelle marque une rupture nette. Pour le général Jean-Fred Berger, interrogé par Regards protestants, nous assistons à un basculement historique : celui de la fin progressive du droit international au profit du retour assumé des sphères d’influence.

L’opération américaine contre le Venezuela, qui a conduit à la capture de Nicolás Maduro, en est l’illustration la plus spectaculaire. Si le général ne verse aucune larme sur le sort d’un dictateur lié au narcotrafic, il s’inquiète néanmoins de la méthode : violation de la souveraineté, usage de la force, victimes civiles. « Pour un pays qui se présente comme le gendarme du monde, il y avait d’autres manières d’agir », souligne-t-il.

Une Europe prise en étau

La situation européenne est, selon lui, sans précédent. À l’Est, la Russie de Vladimir Poutine poursuit une stratégie de confrontation durable. À l’Ouest, les États-Unis, alliés historiques, imposent désormais une relation asymétrique. « Nous passons du statut de partenaires à celui de vassaux », résume-t-il, appelant à regarder lucidement la dépendance stratégique européenne.

La question du Groenland cristallise ces inquiétudes. L’hypothèse d’une annexion américaine de ce territoire danois lui paraît absurde et dangereuse. « Le Groenland appartient au Danemark. Les États-Unis disposent déjà de bases stratégiques sur place. Pourquoi annexer ? » Une telle remise en cause de frontières européennes serait, selon lui, un précédent gravissime.

Défense européenne : horizon ou illusion ?

Face à cette recomposition, le général Berger regrette l’abandon de la vision gaullienne d’une Europe stratégiquement autonome, capable de dialoguer avec Washington sans s’y soumettre. La défense européenne reste, à ses yeux, un objectif lointain. La défense de l’Europe, elle, repose toujours largement sur l’OTAN — et donc sur les capacités américaines en matière de renseignement, de logistique et de projection.

Cette dépendance rend l’Europe vulnérable, d’autant que l’armée française, réduite par des décennies d’opérations extérieures, n’est pas dimensionnée pour un conflit de haute intensité contre une puissance comme la Russie.

Guerre hybride et dilemmes éthiques

Drones, robots armés, cyberattaques : la guerre a déjà changé de nature. Pour le général, la guerre hybride est une réalité installée. Mais cette évolution pose de redoutables questions éthiques. Protéger la vie des soldats par la technologie ne protège ni les civils ni la dignité humaine. « L’efficacité ne peut pas être le seul critère », insiste-t-il.

S’informer pour résister

Dans ce monde instable, Jean-Fred Berger appelle à une vigilance accrue face aux manipulations de l’information. Multiplier les sources, confronter les récits, garder une distance critique : autant de réflexes indispensables pour ne pas devenir prisonnier des propagandes contemporaines.

Un constat lucide, sévère, mais salutaire sur un monde entré dans une nouvelle ère de tensions durables.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Jean-Fred Berger
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Paul Drion