Il faut se méfier des dirigeants politiques qui disposent à la fois d’un programme clair et des moyens de le mettre en œuvre. L’histoire européenne en porte la trace. « Dans les années 1930, tout le monde n’avait pas pris la mesure des menaces qui se profilaient outre-Rhin », rappelle Jean-Fred Berger. À ses yeux, la tentation actuelle serait de reléguer les déclarations de Donald Trump au rang de simples outrances électorales. Une erreur stratégique.

Trump n’est pas un idéologue abstrait. Il est le chef des armées de la première puissance militaire mondiale. Lorsqu’il annonce vouloir « s’occuper du Groenland » dans des délais courts, le général Berger n’y voit pas une fanfaronnade. « Il existe une probabilité forte que quelque chose se produise. Pas une certitude, mais un risque réel. » Dans le monde trumpien, la parole présidentielle engage l’action.

La démonstration de force comme langage diplomatique

L’opération menée au Venezuela en est, selon lui, l’illustration la plus spectaculaire. En quelques heures, les États-Unis ont mobilisé environ 150 avions, neutralisé les défenses antiaériennes et renversé un régime honni. Au-delà du cas Maduro, l’objectif était aussi démonstratif : rappeler au monde — et en particulier à la Chine et à la Russie — ce qu’est une hyperpuissance militaire. Hubert Védrine avait forgé le terme ; Trump, lui, l’incarne sans complexe.

Certains observateurs y ont vu une manœuvre de diversion, destinée à faire oublier des difficultés politiques internes ou des échéances électorales délicates. Jean-Fred Berger n’y croit pas. « Trump avait cette vision depuis longtemps. Caracas fait partie de ce qu’il considère comme l’arrière-cour stratégique américaine. » En invoquant, fût-ce de manière caricaturale, une version personnelle de la doctrine Monroe, rebaptisée ironiquement « Donro », le président américain ne ferait que dérouler un projet mûri de longue date.

Le Groenland, symbole d’un basculement

La question groenlandaise cristallise aujourd’hui les inquiétudes européennes. Une annexion de fait du territoire danois serait-elle susceptible de déclencher un conflit transatlantique ? Pour le général Berger, le scénario d’un affrontement militaire est hautement improbable. « Les États-Unis sont déjà présents sur place. Il n’y a que 56 000 habitants. Une déclaration unilatérale suffirait. » Face à cela, ni le Danemark — même équipé de F-35 — ni les Européens ne seraient en mesure de s’opposer militairement à Washington.

Plus encore, la plupart des capitales européennes privilégieraient la continuité du lien transatlantique, perçu comme vital face à la menace russe à l’est. Cette dépendance stratégique limite considérablement les marges de manœuvre politiques du continent. Trump le sait. Et il en joue.

Capitaliser sur la force

À l’approche d’échéances électorales, certains imaginent que Trump pourrait tempérer sa posture martiale. Là encore, Jean-Fred Berger se montre sceptique. « Au contraire, il cherchera à capitaliser sur des réalisations concrètes. Montrer que le slogan Make America Great Again n’est pas qu’un mot d’ordre, mais une politique en actes. » Dans cette logique, chaque démonstration de force nourrit un récit présidentiel fondé sur l’efficacité, la décision et la domination stratégique.

Trump se perçoit comme un président historique. Non seulement un dirigeant, mais un homme destiné à marquer durablement l’ordre mondial. Cette ambition personnelle s’articule à une réalité structurelle : l’armée américaine demeure, de loin, la plus puissante et la plus projetable du globe.

L’Europe entre lucidité et responsabilité

Faut-il pour autant céder au fatalisme ? Le général Berger refuse cette tentation. Son horizon demeure résolument optimiste. « L’Europe peut peser, à sa manière, pour raisonner le géant américain. » Les États-Unis, rappelle-t-il, ne sont pas invulnérables. Leur rivalité stratégique avec la Chine les oblige à maintenir des alliances solides. Et, malgré les outrances du moment, la culture politique américaine reste sensible à certains principes européens : équilibre des puissances, justice internationale, démocratie.

Raisonner Washington suppose toutefois que l’Europe parle d’une voix plus ferme, plus cohérente, et assume sa part de responsabilité stratégique. Le défi n’est pas seulement militaire ; il est politique et moral. À l’heure où les sphères d’influence ressurgissent et où le droit international vacille, la tentation du rapport de force redevient centrale.

Trump, chef de guerre ? La formule choque, mais elle oblige à regarder la réalité en face. Derrière la brutalité du style, il y a une stratégie. Et face à une stratégie, l’aveuglement n’est jamais une option.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Jean-Fred Berger
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Paul Drion

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