Ce n’est pas “un an de Trump”, mais neuf ans

Parler du retour de Donald Trump au pouvoir comme d’un simple événement conjoncturel est une erreur de perspective. « Ce n’est pas un an de Trump, mais neuf ans », insiste Anne-Lorraine Bujon. Derrière l’homme excessif, provocateur, outrancier, se dessine une continuité : une trajectoire médiatique entamée dès les années 1980, un premier mandat chaotique, une interruption de quatre ans, puis un retour préparé, structuré, idéologisé.

Trump n’est pas tombé du ciel. Il est la rencontre entre une personnalité et une époque.


Le malaise américain, longtemps sous la surface

Ce que Trump capte, puis amplifie, c’est une humeur décliniste profonde. Le 11 septembre 2001, les guerres sans victoire nette en Afghanistan et en Irak, la montée en puissance de la Chine, l’effritement du leadership moral américain : autant de chocs qui nourrissent le sentiment d’un déclassement national.

Dès les années 1990, la critique du libre-échange et de la mondialisation libérale s’installe. Trump s’en empare très tôt, dénonçant des alliés « ingrats », un système économique qui profiterait au reste du monde aux dépens des États-Unis. Une posture victimaire devenue centrale dans son discours politique.


Institutions fragilisées, démocratie polarisée

La crise est aussi institutionnelle. Le Congrès, paralysé par une polarisation extrême, devient aux yeux des citoyens un « do nothing Congress ». La Cour suprême, entraînée dans des batailles partisanes autour de la nomination des juges, perd son aura d’arbitre impartial. L’élection de 2000, tranchée par les magistrats, agit comme un révélateur d’un système électoral contesté et de moins en moins représentatif.

À cette défiance s’ajoute une fracture territoriale et culturelle : Amérique rurale contre grandes métropoles, Amérique blanche, chrétienne et conservatrice contre une société plus multiculturelle et urbaine. Trump choisit son camp et le revendique.


Inégalités, colère sociale et populisme

Trente années de dérégulation économique ont creusé les inégalités à un niveau inédit depuis l’après-guerre. Désindustrialisation, crise des opioïdes, baisse de l’espérance de vie chez les classes populaires blanches : le malaise est profond. Trump transforme cette souffrance en récit politique, opposant Wall Street à Main Street, élites contre « petites gens ».

Mais le trumpisme ne se limite pas à cette base. Il s’élargit. Silicon Valley, grands capitaines de la tech, intellectuels du national-conservatisme : une coalition se forme. Le second mandat n’est plus improvisé. Il s’appuie sur une doctrine, des réseaux, un plan.


Un pouvoir prêt, rapide, assumé

Décrets en cascade, nominations accélérées, remise en cause de piliers constitutionnels comme le droit du sol : Trump gouverne désormais avec méthode. Pour Anne-Lorraine Bujon, il ne s’agit plus seulement de transgressions, mais d’une entreprise de fragilisation de l’État de droit, du pluralisme médiatique, de l’indépendance de la justice et de la science.


Résister, malgré tout

Tout n’est pourtant pas joué. La société civile américaine demeure vivante. Juges, universités, médias, alliés internationaux : des foyers de résistance subsistent. Les États-Unis ne sont pas devenus unanimement trumpistes. Mais la pente est dangereuse.

Le cœur du combat, conclut Anne-Lorraine Bujon, se situe peut-être ailleurs : dans le rapport à la vérité. Face aux « faits alternatifs », à la défiance envers la science et l’expertise, la résistance commence par un refus clair de la post-vérité. Ne pas renoncer à penser reste, aujourd’hui, un acte politique.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Anne-Lorraine Bujon
Entretien mené par : Jean-Luc Mouton
Technique – Rédaction : Paul Drion, David Gonzalez

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