Le téléphone sonne tôt ce matin-là dans le village cévenol des Plantiers. Au bout du fil, une phrase qui sidère :
« Bernard, tu sais que Valentin a tué Luc et Martial. »
En quelques heures, ce hameau de deux cents habitants devient le centre d’une traque nationale. 350 gendarmes, huit hélicoptères, quatre jours de recherche dans la montagne.
Pour Bernard Mounier, alors maire du village, commence une épreuve qui révèle ce que signifie vraiment exercer une responsabilité publique dans une petite commune.
Un village cévenol au cœur d’une histoire protestante
Niché au fond de la vallée Borgne, dans les Cévennes, le village des Plantiers compte à peine deux cents habitants. Un temple se dresse au centre du bourg – signe d’une longue histoire protestante dans cette région.
« Les Plantiers, c’est à peu près 200 habitants… c’est le village où il y a un temple au milieu du village, il n’y a pas d’église. »
C’est dans ce village isolé que Bernard Mounier a choisi de s’engager comme maire. Avant cela, son parcours a déjà traversé plusieurs univers : étudiant en théologie, pasteur dans les Cévennes, puis chef d’entreprise pendant trente-cinq ans.
Un itinéraire atypique qui, selon lui, l’a préparé à une responsabilité essentielle : le débat.
« Quand on est pasteur, on a un conseil presbytéral. Quand on est maire, on a un conseil municipal. Et quand on est chef d’entreprise, on a un conseil d’administration. Donc en permanence, on est confronté au débat. »
« Le mandat de maire est le plus beau… mais on est à portée de baffe »
Dans les petites communes, la fonction de maire est faite de tâches très concrètes : réparer les routes, entretenir les réseaux d’eau, organiser la vie quotidienne.
Mais derrière ces tâches se cache une responsabilité politique profonde.
« Le mandat de maire est le mandat le plus beau parce qu’on est proche des citoyens… mais on dit aussi qu’on est à portée de baffe. »
Pour Bernard Mounier, la démocratie locale repose sur trois piliers essentiels.
« La démocratie est construite sur deux pôles majeurs : la souveraineté du peuple et l’état de droit… et il faut y ajouter le débat public. »
Sans débat public, explique-t-il, la démocratie peut rapidement basculer vers une forme d’autorité personnelle.
« La démocratie ne peut pas se limiter au temps de l’élection »
L’un des dangers de la démocratie représentative, selon lui, est de considérer que le rôle des citoyens s’arrête au moment du vote.
« Si la démocratie se résume au temps de l’élection, c’est une démocratie quand même un peu limitée. »
Entre deux élections, le rôle de l’élu consiste justement à maintenir un dialogue permanent avec les habitants.
« N’oubliez pas que vous êtes les derniers remparts de la République. »
Les maires, insiste-t-il, doivent aussi faire preuve de pédagogie pour expliquer les décisions et éviter que la politique locale ne se réduise à des querelles ou à des promesses irréalistes.
Un mandat marqué par les crises
Lorsque Bernard Mounier est élu maire, la commune traverse une période particulièrement difficile. La pandémie de Covid-19 complique la mise en place du nouveau mandat et paralyse la vie locale.
Puis surviennent deux catastrophes naturelles successives.
« Le 20 septembre, une deuxième catastrophe naturelle… c’est la seule année où on a eu deux épisodes cévenols. »
Mais la crise la plus marquante arrive quelques mois plus tard.
« Bernard, tu sais que Valentin a tué Luc et Martial »
Un matin de mai 2021, l’ancien maire appelle Bernard Mounier pour lui annoncer une nouvelle dramatique : un employé d’une scierie locale vient de tuer son patron et un collègue avant de prendre la fuite dans la montagne.
« L’ancien maire m’appelle en me disant : “Bernard, tu sais que Valentin a tué Luc et Martial.” »
Très vite, le village se retrouve au centre d’une opération d’envergure.
« Deux heures après, 350 gendarmes sur la commune, huit hélicoptères qui se posent et la traque va durer quatre jours. »
Le tireur, armé d’un fusil de précision, reste introuvable.
« On ne savait pas où était cet homme… c’est un tireur d’élite, il pouvait tuer quelqu’un à 700 mètres. »
Pendant quatre jours, la salle du conseil municipal devient le centre de commandement de l’opération.
« Être maire, c’est aussi faire cela »
Dans ce contexte de tension extrême, Bernard Mounier doit organiser la protection des habitants, gérer l’afflux des médias et accompagner les familles des victimes.
Le moment le plus marquant reste une rencontre sur la place du village.
« La sœur de Martial s’approche de moi et me dit : “Bernard, dites-nous… on nous dit que Martial est blessé.” Et là je les ai prises dans mes bras pour leur dire simplement : “C’est fini.” »
Pour lui, cette scène résume la réalité du mandat de maire.
« Être maire, c’est aussi faire ça. »
Penser la sortie de crise
Face à de tels événements, la question centrale devient celle de l’après.
« La crise ne se gère que si on pense rapidement au jour d’après. »
Pour expliquer cette reconstruction, Bernard Mounier aime utiliser une image simple.
« Notre vie, c’est un jeu de Lego. Aujourd’hui il nous manque deux briquettes, mais nous allons construire une maison tout aussi belle et tout aussi accueillante. »
« Il faut qu’il grandisse et que je diminue »
Après cette expérience intense, Bernard Mounier choisit de quitter la mairie. Une décision qu’il explique par une conviction profonde.
« Toute ma vie, j’ai vécu avec cette parole : “Il faut qu’il grandisse et que je diminue.” »
Pour lui, cette phrase — empruntée à l’Évangile — devrait aussi inspirer la vie démocratique.
« Si on veut des successeurs, il faut aussi leur laisser la place. »
Un principe simple, mais essentiel pour transmettre le pouvoir et maintenir vivante la démocratie locale.
« Être maire, ce n’est pas seulement gérer des routes ou couper l’herbe. C’est aussi être là quand tout s’effondre. »
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Bernard Mounier
Entretien mené par : Jean-Luc Mouton
Technique – Rédaction : Paul Drion, David Gonzalez
