À chaque crise démocratique, la même réponse revient : faire participer davantage les citoyens. Conseils citoyens, conventions, consultations locales… la démocratie participative s’impose comme une évidence. Mais pour le sociologue Frédéric de Coninck, la réalité est plus nuancée.

« Ce n’est pas parce qu’on met en place des dispositifs de participation qu’on produit des effets magiques. »

Une participation déjà biaisée

Invité à participer à un conseil de développement de l’agglomération de Poitiers, Frédéric de Coninck découvre un dispositif ouvert en théorie à tous… mais déjà socialement sélectionné.

Volontariat oblige, les participants sont majoritairement :

  • plus diplômés
  • plus disponibles
  • plus habitués à prendre la parole

« On était beaucoup d’universitaires, souvent à la retraite, habitués à argumenter. »

Dès le départ, le cadre favorise donc certains profils. Mais le problème ne s’arrête pas là.


Le débat, un filtre invisible

Au cœur du dispositif : le débat argumenté. Présenté comme démocratique, il constitue en réalité un obstacle majeur pour une partie de la population.

« C’est comme monter sur un ring face à un champion de boxe : certains préfèrent ne pas y aller. »

Les personnes moins à l’aise avec les codes du débat – souvent issues des milieux populaires – se découragent rapidement. Certaines abandonnent, d’autres se taisent.

« Il y a une forme d’auto-exclusion de personnes dont le point de vue serait pourtant essentiel. »

Le résultat est paradoxal : des dispositifs conçus pour élargir la participation peuvent renforcer les inégalités de parole.


Une fracture déjà observée

Ce phénomène n’est pas nouveau. Frédéric de Coninck rappelle des travaux sur le Parti socialiste : lorsque les formes de participation ont évolué vers des débats plus techniques et argumentés, les milieux populaires s’en sont progressivement détournés.

« Les classes populaires partagent des expériences, pas forcément des discours argumentés. »

Sans accompagnement – autrefois assuré par l’éducation populaire – ces publics se sentent exclus, voire méprisés.


La frustration, moteur politique

Cette mise à distance du débat public alimente un sentiment plus large : celui de ne pas compter.

« Beaucoup ont le sentiment de ne pas exister aux yeux de personne. »

Ce sentiment de déni social nourrit la défiance, voire les radicalités politiques. Les études montrent que les votes extrêmes sont souvent liés à des facteurs subjectifs : frustration, solitude, manque de reconnaissance.

Dans ce contexte, les réseaux sociaux offrent un espace d’expression immédiat, mais aussi plus brutal.

« Sur les réseaux sociaux, on n’argumente pas, on exprime un ressenti. »

Un mode d’expression en décalage total avec les formes classiques du débat politique.


Recréer des conditions de participation

Pour autant, Frédéric de Coninck ne rejette pas la démocratie participative. Il appelle à repenser ses conditions concrètes.

Certaines initiatives montrent des pistes :

  • tirage au sort des participants
  • organisation de gardes d’enfants
  • construction progressive des débats

« Quand les gens se sentent écoutés, ils prennent confiance et acceptent de participer. »

L’enjeu est moins de multiplier les dispositifs que de rendre possible une parole réellement accessible à tous.


Une question sociale… et plus encore

Au fond, la crise de la participation dépasse la seule sphère politique. Elle renvoie à une transformation plus large de la société.

Isolement dans le travail, affaiblissement des collectifs, disparition des espaces de socialisation : autant de facteurs qui fragilisent le lien social.

« Plus on est isolé, plus on se méfie des autres… et plus on s’isole. »

Dans ce contexte, participer au débat public devient plus difficile. Et la démocratie, plus fragile.


Conclusion

La démocratie participative ne se décrète pas. Elle suppose des conditions sociales, culturelles et humaines exigeantes. Sans cela, elle risque de devenir un outil réservé à ceux qui maîtrisent déjà les codes du débat, laissant de côté ceux qu’elle prétend justement inclure.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Frédéric de Coninck
Entretien mené par : Jean-Luc Mouton
Technique – Rédaction : Horizontal pictures, David Gonzalez

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