Au palais Thott, à Copenhague, l’ambassade de France a accueilli en novembre 2025 une soirée de réflexion intitulée « Dieu désarmé ». Portée par la pasteure Leïla Hamarat avec la paroisse réformée de Copenhague et l’Alliance française, la rencontre a réuni deux voix majeures du dialogue interreligieux : le pasteur François Clavairoly et le grand rabbin de France Haïm Korsia. Dans un contexte européen marqué par la résurgence du fait religieux dans le débat public et par la violence instrumentalisée au nom de Dieu, la conférence a exploré une même exigence : désarmer nos lectures, désarmer nos mots, et refuser toute sacralisation de la force.

Une ambassade comme « maison du débat d’idées »

«La laïcité est une douce neutralité qui n’empêche pas de porter le débat d’idées.»

En ouvrant la soirée, l’ambassadeur de France au Danemark, Christophe Parisot, a assumé le cadre : une ambassade n’est pas un lieu de culte, mais elle peut être un lieu de pensée. Il a accueilli le public « dans la maison de France », rappelant que ce palais est « à la fois la maison de la France mais aussi la maison des Français ». Et si la France s’est construite sur la séparation des Églises et de l’État, cette « douce neutralité » n’interdit pas de « porter le débat d’idée ».

Surtout, l’ambassadeur a nommé l’enjeu central : que fait-on du religieux quand il devient combustible politique ? « Est-ce que c’est un Dieu d’amour ou un Dieu vengeur que nous connaissons ? », a-t-il demandé, avant d’ajouter : « Quelle est l’utilisation que certains peuvent faire de la foi, des livres sacrés, de la parole, dans un contexte où, on le sait : certains instrumentalisent la religion à des fins extrêmement dangereuses. »

« La France a l’honneur de faire vivre le débat intellectuel, y compris sur les sujets les plus sensibles. »

Leïla Hamarat : relier plutôt qu’isoler

« La foi n’est pas là pour isoler, elle est là pour relier. »

Organisatrice de la soirée, Leïla Hamarat a introduit les invités comme « deux grandes voix spirituelles de notre temps », rappelant leurs engagements communs, « contre l’antisémitisme, contre les replis identitaires », et leur conviction partagée : « la foi n’est pas là pour isoler, elle est là pour relier ».

Son propos a aussi replacé la discussion dans l’épaisseur de l’histoire récente : « Dans huit jours, nous commémorons les dix ans des attentats du 13 novembre », a-t-elle rappelé, évoquant la manière dont, depuis les années 1990, le fait religieux a resurgi « dans le paysage géopolitique » et « dans la vie politique ». D’où une question de fond, formulée sans détour : « Les religions peuvent-elles résister au mal ? peuvent-elles résister à la barbarie, et de quelle manière ? »

Pour approcher le thème, la pasteure a insisté sur la responsabilité des interprétations : « Il ne peut exister de religion pacifique en dehors de la raison », a-t-elle cité, renvoyant au travail herméneutique — « la manière dont les écrits religieux (…) sont lus, interprétés et surtout enseignés ». Elle a enfin donné son horizon : un Dieu « à hauteur d’homme », dans « l’humilité », « le visage de l’autre » — « un Dieu désarmé ».

« Tout dépend de la manière dont les textes sont lus, interprétés et transmis. »

Haïm Korsia : la violence n’a jamais reçu mandat divin

« Aucun prétexte religieux ne peut servir des ambitions de pouvoir ou d’écrasement. »

Le grand rabbin de France, Haïm Korsia, a prolongé l’intuition : la laïcité, bien comprise, n’est pas une mise à l’écart du religieux, mais un cadre qui empêche la prise d’otage. « La laïcité (…) c’est la plus merveilleuse des choses si on sait la comprendre », a-t-il affirmé, mettant en garde contre sa confusion avec l’athéisme. Et il a retourné la question : pourquoi attribuer aux religions la fatalité de la violence, alors que leur vocation est de tenir l’humain ensemble ?

Il a alors frappé fort, au cœur du thème : « Aucun prétexte religieux ne peut servir les ambitions de pouvoir, de puissance, d’écrasement. Aucun. » Et pour déjouer la rhétorique du sacré, il a proposé un critère simple : « Si tu me dis “moi j’interprète le texte”, je peux discuter avec toi. Si tu me dis “Dieu m’a dit que…”, moi je ne peux pas parler avec toi. »

À travers une lecture biblique (le déluge, la tour de Babel), il a formulé une thèse paradoxale — mais structurante pour la soirée : Dieu condamne d’abord la violence entre humains, bien plus que l’offense dirigée contre lui. D’où cette conclusion, martelée comme une éthique publique : « Dieu ne vous a rien dit du tout » — manière de désacraliser ceux qui baptisent leurs projets de domination.

« Dieu préfère que les humains soient en paix entre eux plutôt qu’en conflit en son nom. »

François Clavairoly : « Dieu lui-même se désarme »

« Il n’existe pas de religion à l’état chimiquement pur, indemne de toute violence. »

Le pasteur François Clavairoly a inscrit la question dans la longue durée : l’Europe n’a pas « purifié » le religieux par magie ; elle a traversé « le sang, (…) les larmes », et le christianisme lui-même a dû renoncer à ses pouvoirs de coercition. Il a rappelé qu’« il n’y a pas de religion à l’état chimiquement pur » : toutes ont eu « maille à partir avec la violence », parfois en l’attisant.

Mais il a voulu faire entendre une autre ligne biblique : celle d’un Dieu qui retire l’arme. À propos de l’arc-en-ciel de Genèse 9, il a proposé une lecture décisive : « L’arc (…) c’est l’arme par excellence du dieu guerrier », et, précisément, « Dieu dit : je vais mettre cet arc dans le ciel ». Conclusion : « Dieu lui-même se désarme. » Et ce « désarmement » appelle une pédagogie : « par la prédication, par la catéchèse, par des conférences comme ce soir, par les dialogues interreligieux », faire comprendre que le croyant se réfère à « un dieu qui est non violent ».

En écho, la discussion a aussi rappelé une exigence politique : aucune « guerre » ne peut être sanctifiée. Même lorsque la violence relève de la responsabilité publique, elle ne devient jamais sacrée — car, au fond, le thème de la soirée l’a répété sous plusieurs formes : la foi commence là où l’on renonce à transformer Dieu en argument d’autorité.

« Aucune guerre n’est sainte. La violence n’est jamais sacrée. »

Une soirée pour désarmer nos certitudes

« Désarmer Dieu, ce n’est pas affaiblir la foi, c’est l’empêcher d’être prise en otage par la violence. »

Au palais Thott, « Dieu désarmé » n’a pas cherché une synthèse confortable. La conférence a plutôt proposé une boussole : la religion est un matériau inflammable, qui réclame une parole prudente, une lecture responsable, et un refus clair de toute instrumentalisation. Autrement dit : si Dieu est « désarmé », c’est aussi pour que nos discours le deviennent.

En clôturant les débats, David Gonzalez a replacé la soirée dans son exigence la plus profonde : refuser la facilité. Refuser les slogans, refuser les amalgames, refuser aussi les discours religieux qui se défaussent de leurs responsabilités historiques.

La conférence n’a pas cherché à blanchir les religions, mais à les rendre responsables de leurs paroles dans l’espace public. Elle a rappelé que la foi n’est jamais neutre, mais qu’elle peut choisir son camp : celui de la domination ou celui du lien.

À Copenhague, dans un pays marqué par les fractures du débat sur la religion et la liberté d’expression, une conviction s’est imposée : désarmer Dieu, ce n’est pas affaiblir la foi, c’est lui rendre sa justesse. Et rappeler, contre toutes les instrumentalisations, que la religion n’a de sens que si elle empêche la violence — au lieu de la bénir.

Les échanges de Copenhague s’inscrivent dans un travail intellectuel et spirituel de long terme, porté par les intervenants eux-mêmes dans leurs ouvrages récents.

Du côté du pasteur François Clavairoly, les réflexions développées dans Après Dieu interrogent une foi chrétienne débarrassée de toute tentation hégémonique, capable de renoncer au pouvoir pour retrouver une parole juste dans l’espace public.

Chez le grand rabbin Haïm Korsia, des ouvrages comme Réinventer les aurores ou encore Comme l’’espérance est violente prolongent une conviction exprimée tout au long de la conférence : la foi n’a de sens que si elle renforce la responsabilité humaine, le lien civique et le refus absolu de la sacralisation de la violence.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : François Clavairoly, Haïm Korsia
Entretien mené par : David Gonzalez, Leïla Hamrat, Christophe Parisot
Technique : Alban Robert, Horizontal pictures

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