La question des sacrifices d’enfants traverse l’Ancien Testament. Elle surgit d’abord dans le récit le plus célèbre : celui d’Abraham et d’Isaac (Genèse 22). Dieu demande à Abraham de « faire monter » son fils. La tradition a souvent lu ce passage comme l’exemple suprême d’une foi prête à tout offrir. Pourtant, rappelle Antoine Nouis, cette interprétation mérite d’être revisitée.

Dans la Torah, les sacrifices d’enfants sont explicitement qualifiés d’« abomination » et de « profanation du nom de Dieu ». Comment comprendre alors que Dieu demanderait un acte qu’il condamne ailleurs ? Le verbe hébreu ‘alah’, traduit par « offrir en holocauste », signifie d’abord « faire monter ». Abraham, plongé dans une culture où les sacrifices d’enfants étaient fréquents, entend « sacrifie ton fils ». Mais Dieu ne demande pas la mort d’Isaac : il demande à Abraham de renoncer à une conception possessive de la paternité. « Parce que tu n’as pas retenu ton fils, je te bénirai », dit le texte. Ce que Dieu bénit, ce n’est pas la violence, mais le lâcher-prise.

Cette question ne s’arrête pas à Abraham. Dans le Deuxième Livre des Rois (2 Rois 17,17), la chute de Samarie est expliquée ainsi : « Ils ont offert leurs fils et leurs filles en sacrifice. » De même, les prophètes Jérémie et Ézéchiel relient la destruction de Jérusalem à ces pratiques idolâtres. Aux yeux des auteurs bibliques, les grandes catastrophes politiques d’Israël trouvent leur cause dans cette dérive religieuse.

Pourquoi un tel motif revient-il avec insistance ? Parce qu’il touche à une « pathologie religieuse » profonde : l’idée d’un rapport marchand à Dieu. Si je donne ce que j’ai de plus cher, Dieu me rendra à la hauteur de mon offrande. Plus le sacrifice est grand, plus la bénédiction sera forte. Cette logique sacrificielle ne relève pas seulement de l’Antiquité. Elle traverse encore les imaginaires contemporains, et peut être instrumentalisée par des récits complotistes qui exploitent des peurs archaïques.

Or, selon Antoine Nouis, l’Évangile prend exactement le contre-pied de cette logique. La Réforme protestante elle-même naît de la contestation d’un rapport marchand au salut. Martin Luther, entré au couvent après un vœu fait sous l’orage, multipliait jeûnes et mortifications dans l’angoisse de « ne jamais en faire assez ». Sa découverte de la grâce – notamment à la lecture de l’épître aux Romains – l’a libéré : Dieu n’exige pas une escalade sacrificielle, il offre gratuitement son amour.

Lire les textes bibliques sur les sacrifices d’enfants, c’est donc refuser l’amalgame et la peur. La Bible ne sacralise pas la violence ; elle en dévoile la racine spirituelle. Elle ne justifie pas l’offrande du plus fragile ; elle dénonce l’illusion d’un Dieu qu’il faudrait acheter.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Antoine Nouis
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal pictures, Paul Drion