L’évangile du dimanche 3 mars

Jean 2. 13-25 – Jésus et la religion

Introduction

Le récit de l’expulsion des marchands du temple se trouve à des commencements différents dans les évangiles synoptiques et chez Jean.

Dans les synoptiques, il est situé au moment où Jésus arrive à Jérusalem, juste après les Rameaux, dans la semaine qui conduira à sa crucifixion.

Dans le quatrième évangile, il se situe au commencement du ministère de Jésus, juste après le récit de Cana, comme une explication de la transformation de l’eau des rites de purification en vin du royaume.

Ces deux commencements donnent une dimension programmatique à ce récit dans lequel Jésus précise sa position par rapport à la religion.

Points d’exégèse

Attention sur deux points.

La tradition prophétique

En chassant les marchands du temple, Jésus s’inscrit dans la tradition des prophètes qui parlent par signe. Ésaïe et Michée ont marché nus et déchaussés pour évoquer l’exil à venir, Osée a épousé une prostituée pour dénoncer l’idolâtrie du peuple, Ézéchiel a fait cuire son pain sur des excréments humains pour signifier la détresse de Juda et Jérémie a porté un joug pour représenter l’oppression des Babyloniens. Il y a des paroles qui se disent avec des mots et d’autres qui se disent avec des signes, l’expulsion des marchands fait partie de ces dernières.

Les quiproquos du quatrième évangile

Lorsque les religieux interrogent Jésus sur les raisons de son signe, ce dernier répond : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. » Les religieux ne comprennent pas car ils pensent à l’édifice alors que Jésus parlait de son corps.

L’évangile de Jean est parsemé de ces quiproquos. Quand il parle de l’eau vive à la Samaritaine elle pense à l’eau du puits ; quand il dit à Nicodème de naître de nouveau, il ne voit pas comment il peut retourner dans le sein de sa mère.

Lorsque nous lisons les passages de l’évangile, nous sommes invités à sortir d’une lecture première comme l’ont fait les religieux, la Samaritaine ou Nicodème pour entendre le sens spirituel de ses propos.

Pistes d’actualisation

La Pâque et le temple

Le premier verset dit que l’épisode se situe alors que la Pâque des Juifs était proche. La Pâque est la grande fête religieuse qui fait mémoire de la sortie d’Égypte et de la libération de l’esclavage. Les historiens disent que des milliers d’agneaux étaient sacrifiés pour célébrer la fête. En expulsant les marchands, Jésus conteste cette tradition.

De nos jours, la fête de la Pâque est vécue dans le judaïsme au sein les familles et la table familiale a remplacé le temple. En expulsant les marchands alors que la fête arrive, Jésus anticipe cette évolution ?

L’architecture du temple et la théologie

Le temple était organisé selon une architecture qui reflétait une théologie. Il était construit comme une suite de parvis qui donnent les uns dans les autres. À l’extérieur se trouve le parvis des païens où se trouvent les changeurs – le temple avait sa propre monnaie – et les marchands qui vendaient les animaux à sacrifier. Il était ouvert à tous. Puis il donnait accès au parvis des Juifs interdit aux non-Juifs. De là on avait accès au parvis des hommes interdits aux femmes dans lequel on remettait les animaux aux prêtres qui entraient dans la cour des prêtres où les sacrifices étaient offerts puis se trouvait le lieu saint et enfin le lieu très saint où seul le grand prêtre entrer le jour de kippour, la plus grande solennité religieuse. Selon qu’on était juif ou non juif, homme ou femme, prêtre ou non prêtre et enfin grand prêtre, on avait accès aux différents lieux. C’est cette conception que Jésus a contestée radicalement en chassant les marchands. Quand il a dit : « Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce »on peut entendre qu’il parlait du vol d’une spiritualité qui était enfermée dans un rite au profit d’une caste de prêtres.

Le rapport au signe

La fin de notre passage dit que beaucoup ont mis leur foi en Jésus à la vue des signes qu’il produisait, il faut entendre ici à la vue des miracles qu’il faisait, mais Jésus ne se fiait pas à eux parce qu’il les connaissait tous. Jésus se méfie de la foi qui ne repose que sur le miracle.

Les sages du judaïsme se sont interrogés sur la raison pour laquelle la génération de l’Exode qui a vu les miracles les plus spectaculaires – les fléaux envoyés à l’Égypte, la mer coupée en deux, la manne et l’eau jaillie du rocher – est aussi la génération qui est tombée dans l’idolâtrie la plus vulgaire en s’inclinant devant un veau d’or qu’ils avaient eux-mêmes fabriqué ? Ils ont répondu qu’une foi qui repose sur le seul miracle est fragile. Une foi enracinée est une foi qui repose sur le long travail d’intériorisation pour que la parole de l’Évangile vienne visiter et convertir nos profondeurs. La foi n’est pas une question d’idée, mais de conversion de notre cœur, notre regard, notre écoute, notre pensée.

Une illustration : La passion jalouse

En voyant Jésus chasser les marchands du temple, les disciples pensent au verset qui dit : La passion jalouse de ta maison me dévorera. Jésus avait une passion, mais une passion contre les enfermements religieux symbolisés par le temple.

Jésus nous appelle à ne pas nous tromper de passion. Martin-Luther King a écrit : « Jésus n’était-il pas un extrémiste de l’amour… Amos n’était-il pas un extrémiste de la justice… Paul n’était-il pas un extrémiste de l’Évangile… la question n’est pas de savoir si nous voulons être des extrémistes, mais de quelle sorte d’extrémistes nous voulons être. Serons-nous des extrémistes pour l’amour ou pour la haine ? »

L’épître du dimanche 3 mars

1 Co 1.22-25 – La folie de la croix 

La déconstruction de la religion

Le contexte – La première épître aux Corinthiens

Dans le premier chapitre de la première épître aux Corinthiens, Paul évoque la question des divisions qui affaiblissent la jeune Église de Corinthe. On apprend que des clans se sont formés, les uns se réclament de Paul, d’autres de Pierre, d’autres d’Apollos, et d’autres enfin sont plus malins en affirmant ne se réclamer que du Christ. 

Si de nos jours des Églises ont des problèmes de divisions, il en était de même dans la première Église. Si presque toutes les épîtres de Paul plaident pour l’unité, c’est qu’elle était un problème dans les Églises qu’il a fondées.

Que dit le texte ? – La folie de la croix

Paul aurait pu plaider pour l’unité dans l’Église en appelant ses interlocuteurs à faire des compromis ou en prêchant pour la tolérance envers les autres façons de voir, ou encore en appelant les dissidents à l’obéissance. Au lieu de cela, il décale complètement la problématique en parlant de la folie de la croix.

La croix procède de l’im-pensable : qui aurait pu élaborer l’idée d’un Dieu qui renonce à sa divinité ne se laissant mettre à mort de la pire mort qui soit ? Cette idée est une folie pour un grec cultivé et un scandale pour un juif pratiquant. Paul annonce que la croix est une déconstruction de toutes nos élaborations religieuses.

À ceux qui défendent leur parti en disant que Pierre, Paul, Apollos ou le parti du Christ sont plus ceci ou plus cela, l’apôtre répond que tous nos arguments religieux sont balayés par la folie de la croix et qu’au regard de cet im-pensable nos petites divisions humaines n’ont aucun sens. 

Quel est le lien avec le passage de l’Évangile ? – la déconstruction du temple

De même que la croix est une déconstruction radicale de nos élaborations religieuses, en contestant le monument religieux qu’est le temple, Jésus donne un coup de pied dans l’édifice religieux que les prêtres ont organisé.

L’expulsion des marchands du temple n’est pas un acte de protestation contre les prix un peu exagérés que pratiquaient les changeurs de monnaie, c’est une remise en cause d’un système religieux. 

Le lien entre les marchands du temple et la folie de la croix peut se relire à un niveau historique et à un niveau théologique.

Historiquement, en s’en prenant aux prêtres et à un édifice qui générait beaucoup d’argent, Jésus a signé son arrêt de mort. Une grande partie de l’économie de Jérusalem reposait sur les pèlerinages au temple qui déplaçait des centaines de milliers de personnes. Jésus a été crucifié parce qu’il a contesté le temple.

Théologiquement, la folie de la croix remplace le temple comme médiation entre Dieu et l’humain. Dans l’évangile, lorsque Jésus meurt le voile qui ferme le lieu très saint dans le temple se déchire : Dieu n’est plus à chercher ailleurs que dans son fils qui meurt en croix. À partir de la croix, l’humain n’a plus besoin d’offrir des sacrifices pour espérer la bienveillance de Dieu, cette dernière est donnée gracieusement, la croix en est le signe. Comme le dit l’épître aux Romains : Voici comment Dieu, lui, met en évidence son amour pour nous : le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs (Rm 5.8).

Le texte du Premier Testament du dimanche 3 mars

Ex 20.1-17 – Décalogue 

Le contexte – L’exode

Lorsque Dieu libère son peuple, il associe le don de la libération à celui de la loi. Il sait en effet qu’une libération qui n’est pas accompagnée de solides exigences morales et d’interdits universels court le risque de se dégrader.

Dans l’histoire de nombreux peuples se sont inspirés pour se libérer de la tyrannie, mais quand ils n’ont pas associé le respect de Dieu et du prochain à leur libération, cette dernière a dégénéré dans une tyrannie pire que la première. 

C’est pourquoi le livre de l’Exode est partagé en deux parties. Une première qui raconte la façon dont le Seigneur a libéré son peuple, et une seconde dans laquelle Dieu donne ses prescriptions à ses enfants pour qu’ils vivent intérieurement la liberté qu’il leur a accordée extérieurement.

Que dit le texte ? – La libération et la prescription

En français, le mot décalogue signifie étymologiquement les dix paroles et non les dix commandements. Dans la façon dont les rabbins découpent le texte, la première parole est : Je suis le Seigneur, ton Dieu ; c’est moi qui t’ai fait sortir de l’Égypte, de la maison des esclaves. Cette première parole n’est pas un commandement, mais une annonce, le rappel de la libération.

Les neuf suivantes sont considérées comme des conséquences de cette première. « Parce que Seigneur est celui qui t’a libéré de la maison des esclaves, alors il te sera possible de refuser l’idole, de ne pas prendre le nom de Dieu en vain, de ne pas te laisser abrutir par le travail, d’honorer ton père et ta mère, de ne pas tuer, ne pas commettre d’adultère, ne pas voler, ne pas porter de faux témoignage… il te sera même possible de ne pas convoiter. » 

Nous pouvons enfin relever que la plupart des paroles ne sont pas conjuguées à l’impératif comme on pourrait s’y attendre pour des commandements mais à un temps qu’on nomme en hébreu l’inaccompli et qui est assimilé à notre futur. L’inaccompli est le temps d’une action inachevé, il comporte une dimension d’avenir. Lorsque Dieu s’adresse à son peuple pour lui donner sa loi, il ne la donne pas comme un règlement mais comme une promesse : « je te le promets, dit Dieu, il te sera possible de… » Il ne nous enferme pas dans un filet d’ordres et de contraintes, il propose un chemin de liberté et nous promet que nous pourrons y cheminer.

Quel est le lien avec le passage de l’Évangile ? – le temple et la parole

Dans l’Évangile de ce jour, Jésus conteste la dérive du temple de Jérusalem en expulsant les marchands. Le temple et les dix paroles étaient deux monuments du judaïsme, ils représentent les sacrifices et les commandements, le rituel et l’éthique.

Comme tout ce qui est bon, c’est deux piliers peuvent se pervertir. Le temple est devenu un lieu de pouvoir pour une caste de prêtres et les dix paroles ont été déclinées en une série de prescriptions tatillonnes. Jésus a dénoncé la dérive du temple en chassant les marchands et il a dénoncé la dérive des dix paroles dans le sermon sur la montagne.

 En matière de religion comme dans d’autres domaines, nous devons rester vigilants car les meilleurs les plus belles institutions peuvent se pervertir en lieux de pouvoir.