Dans l’épître à Philémon, Paul renvoie un esclave appelé Onésime à son maître et semble justifier l’esclavage. Trop souvent le christianisme a justifié un conservatisme social avec un message de soumission aux autorités alors que le message de Paul affirme la liberté comme étant première. À chacun d’inventer comment décliner cette liberté dans l’Église et dans la société.

Paul a-t-il justifié l’esclavage et la soumission à l’État ? Relire ses textes sans contresens

Paul est souvent accusé d’avoir cautionné l’esclavage ou d’avoir prôné une soumission aveugle aux autorités politiques. La lettre à Philémon et le célèbre passage de Romains 13 nourrissent depuis longtemps ce débat. Pourtant, une lecture attentive montre une pensée plus complexe. Chez Paul, l’Église apparaît comme le lieu d’une humanité nouvelle, où les relations sociales sont appelées à être transformées de l’intérieur. Le problème n’est donc pas seulement ce que Paul a écrit, mais aussi la manière dont ses textes ont été lus, utilisés et parfois déformés au fil de l’histoire.

Paul, l’Église et la promesse de relations nouvelles

Dans les lettres de Paul, l’Église est présentée comme un espace inédit, une sorte de laboratoire où se construisent des relations nouvelles entre les êtres humains. Ce qui compte désormais n’est plus d’abord l’origine sociale, religieuse ou le statut dans la société, mais l’identité reçue en Jésus-Christ.

Cette conviction change profondément la manière de se comprendre soi-même et de regarder l’autre. Devant Dieu, chacun reçoit une dignité nouvelle. C’est à partir de là que Paul pense les rapports humains, y compris dans un monde encore structuré par des hiérarchies très fortes.

La lettre à Philémon : Paul justifie-t-il l’esclavage ?

La question revient souvent : pourquoi Paul ne demande-t-il pas clairement l’abolition de l’esclavage dans sa lettre à Philémon ? Le récit est connu. Onésime, esclave de Philémon, s’est réfugié auprès de Paul. Là, il s’est converti. Et Paul le renvoie à son maître en écrivant : « Reçois-le, non plus comme un esclave, mais bien plus qu’un esclave, comme un frère bien-aimé. »

C’est précisément ce passage qui fait débat. Certains reprochent à Paul de ne pas être allé jusqu’à dire : libère-le. Mais pour comprendre sa position, il faut tenir compte du contexte historique.

Pourquoi Paul ne réclame-t-il pas l’abolition immédiate ?

Au Ier siècle, personne ou presque n’imagine une société sans esclavage. L’économie antique repose largement sur le travail servile. Même des penseurs hostiles au principe de l’asservissement n’ont pas milité concrètement pour l’abolition. Le christianisme naissant, dans les années 50, n’est encore qu’un ensemble de petites communautés dispersées, sans pouvoir politique ni influence institutionnelle.

Dans ce contexte, Paul ne pense pas pouvoir transformer d’un coup l’ensemble de l’ordre social antique. En revanche, il cherche à introduire, au sein même des communautés chrétiennes, une autre manière d’être en relation. Il demande à Philémon de considérer Onésime autrement : non plus seulement selon son statut social, mais comme un frère.

« Non plus comme un esclave, mais comme un frère »

C’est ici que se joue le cœur du message. Paul ne donne pas une solution juridique immédiate ; il ouvre une transformation relationnelle et spirituelle. Si Onésime est un frère bien-aimé dans le Christ, la relation maître-esclave ne peut plus rester intacte. Elle est mise en tension, déplacée, profondément fragilisée.

Paul n’adresse pas cette parole à Philémon seulement comme individu, mais à toute l’Église réunie dans sa maison. La communauté entière devient témoin de cette nouvelle logique. Comment continuer à traiter comme simple esclave celui qu’on reconnaît comme frère lors de la célébration chrétienne ? La question est redoutable, et Paul oblige ses lecteurs à l’affronter.

Pour Paul, l’essentiel est l’identité reçue devant Dieu

Ce qui est fondamental pour Paul, c’est ce que l’être humain est devenu devant le Dieu de Jésus-Christ. Le croyant reçoit une valeur nouvelle : il devient fils ou fille de Dieu. Dès lors, les statuts sociaux perdent leur caractère absolu. Ils continuent d’exister dans la société, mais ils ne définissent plus en profondeur la personne.

Paul déplace ainsi le centre de gravité. Ce qui fait l’être humain n’est ni sa richesse, ni sa position, ni sa fonction sociale, mais la dignité et la liberté reçues de Dieu. À partir de là, Philémon et Onésime, malgré leurs rôles différents, sont placés dans une égalité de valeur devant le Christ.

Le christianisme a-t-il tardé à contester l’esclavage ?

Oui, et c’est l’un des grands problèmes de l’histoire chrétienne. Il a fallu attendre le XVIIIe siècle pour voir des chrétiens militer clairement en faveur de l’abolition de l’esclavage. Pourtant, on peut soutenir que la contestation était déjà en germe dans la pensée paulinienne : si, dans le Christ, la relation maître-esclave n’a plus de pertinence ultime, alors le système lui-même est profondément mis en cause.

Mais pendant des siècles, beaucoup n’ont retenu qu’une partie du texte. Ils ont entendu : Paul renvoie Onésime à son maître. Ils n’ont pas entendu : « non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé ». Autrement dit, ils ont lu Paul de manière tronquée, en neutralisant ce qu’il avait de plus subversif.

Romains 13 : Paul demande-t-il une soumission totale à l’État ?

Le même type de contresens apparaît avec Romains 13, lorsque Paul appelle à être soumis aux autorités. Pris isolément, ce passage peut donner l’impression que toute autorité politique doit être obéie sans condition. Mais là encore, il faut lire le texte dans son ensemble.

Pour Paul, l’autorité vient de Dieu en vue du bien de tous. C’est la condition décisive. L’autorité n’est légitime que si elle exerce effectivement ce mandat au service du bien commun. Si elle dresse les uns contre les autres, si elle détruit, si elle cesse d’agir pour le bien, alors elle trahit sa mission.

La soumission demandée par Paul n’est donc pas inconditionnelle. Elle est conditionnelle, liée à la reconnaissance d’une autorité juste. Paul ne signe aucun chèque en blanc au pouvoir politique.

Comment l’histoire a déformé la pensée de Paul

Au fil des siècles, les textes de Paul ont souvent été récupérés pour justifier des positions conservatrices. Il était plus facile d’en faire l’alibi de la soumission que d’en entendre la charge critique. Dans l’histoire du protestantisme aussi, Romains 13 a joué un rôle majeur, notamment dans des contextes où les Églises cherchaient la protection des princes face à la persécution.

Mais cette lecture a souvent gommé la clause essentielle : l’autorité n’est reconnue que si elle agit pour le bien de tous. En oubliant cette condition, on a transformé Paul en défenseur de l’obéissance absolue, alors que son propos est bien plus nuancé.

Relire Paul sans l’instrumentaliser

Au fond, la question est peut-être moins de savoir si Paul était « conservateur » ou « révolutionnaire » que de comprendre où se situe, chez lui, le point de rupture. Cette rupture ne passe pas d’abord par un programme politique explicite ; elle passe par une nouvelle définition de l’être humain. Dans le Christ, les hiérarchies sociales cessent d’avoir le dernier mot.

C’est cette intuition qui a été parfois étouffée par l’histoire. En lisant Paul à travers les intérêts des époques successives, on a souvent oublié la dynamique profonde de ses textes. Or cette dynamique est claire : aucune domination humaine, aucun pouvoir politique, aucun statut social ne peut définir en dernier ressort la valeur d’une personne.

Paul : un auteur à relire en profondeur

Relire Paul aujourd’hui, c’est donc éviter les simplifications. Non, il ne donne pas une justification simple de l’esclavage. Non, il ne prêche pas une soumission aveugle à l’État. Il pense à partir d’un monde donné, avec ses contraintes, mais il y introduit un principe de transformation radical : la dignité reçue de Dieu en Jésus-Christ.

C’est ce principe qui oblige encore à penser. Et c’est aussi lui qui fait de Paul non pas le gardien d’un ordre figé, mais l’un des grands penseurs chrétiens de la liberté humaine.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Entretien mené par : Antoine Nouis
Intervenant : Daniel Marguerat