Un mot trompeur

Aujourd’hui, le mot envie paraît presque anodin. On dit volontiers que l’on a envie d’un café, envie de vacances, envie d’aller au culte. Le mot semble renvoyer à un simple désir, à une inclination ordinaire, à quelque chose de presque léger.

Mais Alain Houziaux rappelle que ce sens courant ne doit pas masquer le sens plus ancien et plus grave du mot. L’envie vient du latin invidia, qui signifie littéralement : voir d’un mauvais œil.

« L’envie, c’est voir d’un mauvais œil les avantages, les richesses, la réussite d’autrui. »

Autrement dit, l’envie ne consiste pas seulement à désirer ce qu’un autre possède. Elle consiste à souffrir de son bien, à ne pas supporter sa réussite, à regarder son bonheur comme une offense.

C’est ce qui fait de l’envie l’un des péchés capitaux les plus corrosifs : elle ne détruit pas seulement la relation à l’autre, elle détruit aussi celui qui s’y abandonne.


Le mélange du chagrin et de la haine

Pour Alain Houziaux, l’envie est un sentiment complexe, parce qu’elle mêle deux affects puissants : le chagrin et la haine. Le bien de l’autre ne provoque pas seulement l’admiration ou le regret ; il devient une blessure intérieure.

« L’envie, c’est à la fois du chagrin et de la haine devant les biens ou les motifs de réussite que peut avoir autrui. »

Cette définition éclaire la proximité entre l’envie et ce qu’on appelle aujourd’hui le ressentiment. L’envieux ne veut pas seulement ce que l’autre a ; il est peiné que l’autre le possède, et cette peine se change en hostilité.

Mais cette hostilité ne débouche pas sur une action franche. L’envie ne pousse pas vers l’élan, la création ou la conquête. Elle se nourrit au contraire de rumination, d’aigreur, de repli.

« L’envie ne suscite pas une action ; elle suscite un repli sur soi et une haine de son propre désir. »

Tout est là. L’envieux finit même par mépriser en lui-même le désir qu’il ressent. Il voudrait ce que possède l’autre, mais il se déteste d’en vouloir quelque chose. Le mal se double alors d’une honte, et la blessure se referme sur elle-même.


Le frère aîné du fils prodigue, figure de l’envie

Pour rendre ce mécanisme plus concret, Alain Houziaux s’appuie sur une figure biblique particulièrement éclairante : le frère aîné dans la parabole du fils prodigue.

On se souvient surtout du plus jeune fils, parti dilapider son héritage avant de revenir vers son père. Mais on oublie parfois qu’il y a un second fils, resté fidèle, resté sage, resté au travail. Et c’est précisément lui qui, au moment de la fête, révèle la logique de l’envie.

Quand il voit son père accueillir son frère avec joie, il ne supporte pas ce pardon. Le retour du fils prodigue, loin de l’émouvoir, l’irrite. La fête devient pour lui un scandale.

« Quand il voit de quelle manière le père accueille le fils prodigue, il est plein d’envie. »

Ce qui est remarquable, c’est que cette envie vise à la fois le frère et le père. Le frère, parce qu’il reçoit une grâce jugée imméritée. Le père, parce qu’il ose donner cette grâce. Le frère aîné se sent lésé, blessé, humilié dans sa fidélité même.

Et cela le conduit à un geste décisif : il refuse d’entrer.

« Dans l’envie, on va jusqu’à refuser ceux qui suscitent l’envie. »

Cette phrase dit tout. Le père lui propose pourtant de rejoindre la fête, de partager la joie, de participer à la réconciliation. Mais l’envie l’enferme dans son ressentiment. Elle le coupe du frère, du père, et finalement de la joie elle-même.

« Cela montre à quel point l’envie est quelque chose d’autodestructeur et qui vous ronge. »

L’envieux ne détruit pas seulement le lien ; il se prive lui-même de ce qui pourrait le sauver.


Envie et jalousie : ne pas les confondre

Alain Houziaux distingue soigneusement l’envie de la jalousie. La jalousie, dans son sens premier, consiste à vouloir garder pour soi ce qui nous appartient et à refuser qu’un autre nous le prenne. Elle concerne donc d’abord la défense d’un bien propre.

L’envie, elle, fonctionne autrement. Elle porte sur le bien de l’autre. Elle naît de ce que l’autre possède, reçoit ou incarne.

La différence tient aussi à la dynamique intérieure. La jalousie peut pousser à l’affrontement, à une réaction vive, parfois brutale. L’envie, au contraire, reste souvent enfermée dans une sorte de rumination sombre.

« L’envie, c’est une sorte de ressassement morbide. »

Elle ne porte pas à agir, mais à ressasser. Elle n’ouvre pas un combat, elle installe un poison. Elle use lentement le sujet, en l’enfermant dans la comparaison et dans l’amertume.


Préférer la destruction au bien de l’autre

L’un des aspects les plus inquiétants de l’envie est qu’elle peut conduire à préférer la destruction du bien plutôt que son partage. Alain Houziaux le montre à travers une autre scène biblique : le jugement de Salomon.

Deux femmes se disputent un enfant. L’une d’elles accepte que l’enfant soit coupé en deux plutôt que de le voir vivre chez l’autre. Le problème n’est plus alors de recevoir le bien, mais d’empêcher l’autre d’en jouir.

Cette logique n’est pas étrangère à la vie contemporaine. Elle peut se retrouver, par exemple, dans certains conflits familiaux où ce qui importe n’est plus tant d’aimer ou de protéger, mais de faire en sorte que l’autre ne puisse pas recevoir.

L’envie pousse alors à une forme de destruction pure : si je ne peux pas avoir, je préfère encore que l’autre n’ait pas.


Une absence de liberté intérieure

Au fond, l’envie révèle une pauvreté spirituelle. Alain Houziaux la rapproche en cela de l’avarice : toutes deux traduisent un manque de dynamisme, de liberté, de légèreté intérieure.

L’envieux ne peut plus habiter pleinement sa propre vie, parce qu’il mesure tout à l’aune de celle des autres. Il regarde, compare, ressasse, et finit par ne plus pouvoir se réjouir ni de ce qu’il est, ni de ce que l’autre reçoit.

« Comme l’avarice, l’envie relève d’une sorte d’absence de dynamisme, d’absence de liberté, d’absence de légèreté. »

Loin d’être un simple sentiment passager, l’envie apparaît ainsi comme une force d’assèchement. Elle prive de joie, déforme le regard, empoisonne la relation et retourne même le sujet contre lui-même.

C’est en cela qu’elle mérite d’être appelée péché capital : non parce qu’elle serait spectaculaire, mais parce qu’elle atteint le cœur de la vie intérieure. Elle ronge, elle replie, elle stérilise.

Et l’on comprend alors pourquoi, dans la parabole du fils prodigue, le frère aîné reste à la porte. L’envie est peut-être d’abord cela : le refus de la joie quand elle est donnée à un autre.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Alain Houziaux
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal Pictures

Le prochain épisode poursuivra cette exploration en abordant un autre de ces grands thèmes spirituels qui traversent l’histoire chrétienne : l’avarice.

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