Zidane, Jésus et la colère : comprendre une énigme humaine

Une émotion spectaculaire, mais difficile à saisir

La colère est sans doute l’émotion la plus immédiatement perceptible. Elle se manifeste, s’exprime, déborde. Elle est visible.

Et pourtant, elle demeure difficile à comprendre.

« La colère sort de ce qu’on appelle le “ça”. C’est ce qui est refoulé, ce qui est au fond de soi. »

Elle surgit sans avertissement, comme une décharge. Elle ne se laisse pas facilement expliquer. Il est souvent plus difficile de dire pourquoi l’on se met en colère que de constater que l’on l’est.


Une ambivalence inscrite dans le langage

L’ambivalence de la colère apparaît dès l’étymologie.

D’un côté, le grec thymos désigne le souffle, l’élan vital.
De l’autre, la racine liée à la bile évoque l’amertume, la rancœur.

Cette double origine suggère une tension interne : la colère est à la fois puissance de vie et possibilité de destruction.

« Il y a la colère chaude et la colère froide. »

La première est immédiate, brève, souvent liée à une réaction instinctive.
La seconde est plus durable, intériorisée, proche du ressentiment.


Une énergie nécessaire à la vie

La colère n’est pas seulement un excès. Elle peut être une ressource.

Dans le monde animal comme chez l’homme, elle participe à la défense, à la survie, à l’affirmation de soi. Elle surgit lorsque quelque chose entrave un mouvement, une liberté, un désir.

« Elle vous donne de l’énergie pour affronter l’adversaire. »

On la retrouve dès les premières expériences humaines : chez le nourrisson, elle est une manière d’exiger, de signaler un manque.

En ce sens, elle appartient à la vie.


Une force qui peut se retourner contre soi

Mais cette même énergie peut devenir destructrice.

Elle ne vise pas toujours un objet précis. Elle se diffuse, se déplace, se retourne.

L’enfant frustré qui brise ses propres jouets en est une illustration simple.
De même, dans la parabole du fils prodigue, la colère du fils aîné naît d’un sentiment d’injustice, mêlé d’envie et de ressentiment.

« La colère peut s’exercer contre tout et n’importe quoi : les autres, soi-même, voire Dieu. »


La colère comme réaction à une impasse

Sur le plan psychologique, la colère apparaît souvent dans des situations d’enfermement.

Elle surgit lorsque l’on se sent acculé, sans issue, ou confronté à une contradiction difficile à résoudre.

Elle peut être une manière de se dégager d’une position intenable, de déplacer la faute, de reprendre une forme de maîtrise.

Elle est aussi liée à la contrariété : lorsqu’un effort, un projet, une attente se heurte à un obstacle inattendu.


Zidane : la colère face à l’atteinte du sacré

L’épisode du coup de tête de Zinedine Zidane lors de la finale de la Coupe du monde 2006 reste l’une des images les plus marquantes de la colère dans le sport.

L’insulte visant un membre de sa famille touche à ce que l’on peut appeler un registre du sacré.

« Il y a des choses auxquelles on ne peut pas toucher. »

La réaction de Zidane ne relève pas seulement d’une impulsivité. Elle manifeste une limite franchie, une atteinte à ce qui, pour lui, ne pouvait être profané.

La colère apparaît ici comme la défense d’un seuil.


La colère dans la Bible : entre zèle et violence

Les textes bibliques eux-mêmes ne sont pas étrangers à cette expérience.

Lorsque Jésus chasse les marchands du Temple, il agit avec force. Pourtant, le terme utilisé n’est pas celui de colère, mais celui de zèle.

Le zèle désigne une ardeur orientée vers la défense du sacré.
Il ne supprime pas la violence du geste, mais il en modifie l’interprétation.

La distinction reste néanmoins fragile.


Indignation et colère : une frontière incertaine

Dans le débat contemporain, la colère est souvent réhabilitée sous la forme de l’indignation.

L’indignation serait une colère juste, tournée vers une cause.

Mais cette distinction est difficile à maintenir dans les faits.

« L’indignation est souvent liée à une injustice, mais elle engage aussi celui qui la ressent. »

Les dimensions personnelle et morale s’entremêlent. La colère n’est jamais totalement extérieure à celui qui l’éprouve.


Une réalité humaine irréductible

Faut-il alors condamner la colère ou la valoriser ?

La réponse ne peut être tranchée.

« La colère n’est ni un péché, ni une sainte émotion. »

Elle appartient à la condition humaine. Elle est une expression de ce qui, en nous, résiste, s’oppose, se défend.

La distinction la plus pertinente ne se situe pas entre bonnes et mauvaises colères, mais entre colères ordinaires et formes pathologiques.


Une émotion à interroger

Plutôt que de juger la colère, il convient de l’interroger.

Elle signale une tension, une limite, une atteinte.

Elle révèle ce qui, en chacun, ne peut être facilement négocié.

Comprendre la colère, ce n’est pas l’éradiquer.
C’est reconnaître en elle une part essentielle, parfois dérangeante, mais constitutive de l’expérience humaine.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Alain Houziaux
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal Pictures

Le prochain épisode poursuivra cette exploration en abordant un autre de ces grands thèmes spirituels qui traversent l’histoire chrétienne : la luxure.

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