Une pensée qui échappe aux synthèses

Avant d’entrer dans cette synthèse, une précision technique : un léger écho affecte les premières minutes de la vidéo de conclusion du colloque. La qualité sonore est pleinement rétablie à partir de 2 min 20. Merci de votre compréhension.

En conclusion du colloque consacré à France Quéré, c’est le philosophe et théologien Frédéric Rognon qui a pris la parole pour offrir une lecture synthétique de la journée et exposer les axes majeurs de l’héritage de sa pensée. Professeur de philosophie des religions à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg depuis 2007 et pasteur de l’Église protestante unie de France, il est également directeur de publication de la revue Foi & Vie. Sa trajectoire académique combine une formation en philosophie, en ethnologie et en théologie, et ses travaux explorent les interactions entre foi, éthique, société et philosophie religieuse, à partir notamment de figures comme Kierkegaard, Ellul ou les traditions de la philosophie morale chrétienne.

Tout au long de la journée, Stéphane Lavignotte et Caroline Bauer, membres du comité de rédaction de Foi & Vie, ont assuré la conduite et la mise en perspective des échanges, en articulant les interventions autour de l’actualité de la pensée de France Quéré.

« La pensée de France Quéré est intuitive, incarnée, existentielle. »

Une pensée sans système, mais non sans exigence

Trente ans après sa mort, la pensée de France Quéré continue d’éclairer des débats brûlants : bioéthique, féminisme, couple, filiation, responsabilité, foi chrétienne. Ni système clos ni doctrine figée, son œuvre demeure actuelle parce qu’elle assume l’incertitude, la complexité et l’attention aux situations concrètes.

C’est cette actualité vivante qu’a interrogée une journée d’étude organisée le 28 novembre 2025 à l’Institut Protestant de Théologie. Chercheurs, théologiens et pasteurs y ont confronté l’héritage de France Quéré aux mutations éthiques et anthropologiques contemporaines.

Bioéthique, féminisme, Écriture : une œuvre au travail

Figures féminines bibliques, féminisme, évolution du couple et de la famille, écriture théologique, usage de l’Écriture : les interventions ont montré la cohérence d’une pensée incarnée, attentive aux fragilités humaines et aux déplacements qu’impose la rencontre de l’autre.

La conclusion du colloque assurée par Frédéric Rognon, refusant toute synthèse réductrice, a proposé une autre lecture de cet héritage : quatre viatiquesaltérité, attention, amour, gratitude — pour penser aujourd’hui sans céder aux conformismes ni aux slogans.

Ce dossier donne accès aux principales interventions de la journée. Toutes les conférences sont disponibles à partir du programme, pour prolonger la réflexion et comprendre pourquoi la pensée de France Quéré reste, plus que jamais, une ressource pour notre temps.

Conclure une journée d’étude consacrée à France Quéré ne pouvait, selon Frédéric Rognon, prendre la forme d’une synthèse classique. « On ne fait jamais la synthèse d’une richesse », rappelle-t-il, soulignant qu’une pensée intuitive, incarnée et existentielle se laisse difficilement enfermer dans une architecture conceptuelle parfaitement symétrique. France Quéré n’a d’ailleurs jamais fait école : pas de « quérisme », ni de doctrine exportable clé en main. Son héritage relève moins d’un système que d’une manière de penser et d’habiter le monde.

Quatre viatiques pour notre temps

C’est pourquoi Rognon lui préfère la notion de viatique : non pas un savoir à répéter, mais une ressource pour le chemin. Le premier de ces viatiques est l’altérité. Femme dans des milieux longtemps dominés par les hommes — médecine, bioéthique, théologie, patristique — France Quéré a incarné un déplacement décisif. Elle a ouvert au protestantisme l’accès aux Pères de l’Église et relu les figures féminines de la Bible comme des actrices premières de la foi. « Sans la femme, Adam était encore trop peu Dieu », écrivait-elle : l’altérité n’est pas périphérique, elle est constitutive de l’humanité. Cette conviction irrigue aussi ses positions sur l’égalité femmes-hommes : promouvoir l’égalité sans sacrifier la différence, sous peine de produire une nouvelle forme de violence symbolique.

Le second viatique est celui de l’attention. Attention comme vigilance face aux évolutions technoscientifiques, mais aussi comme souci concret de l’autre. France Quéré pensait l’ambivalence : aucun progrès n’est univoque, aucune innovation n’est exempte de risques. Elle conjuguait « solidarité et mise en question, confiance et inquiétude ». Cette éthique du réel, « au ras du sol », se déploie dans la rencontre : considérer l’autre comme sujet de parole, digne et responsable, mais aussi fragile. L’attention devient alors disponibilité, soin, et reconnaissance de l’asymétrie entre vulnérabilité et responsabilité — une intuition proche de l’« être agissant et souffrant » cher à Paul Ricœur.

Troisième viatique : l’amour. France Quéré se méfiait des usages rhétoriques du terme, mais son éthique pourrait être qualifiée, selon Rognon, d’« éthique aimante ». L’amour y est à la fois l’objet et le moteur de l’éthique : réponse à l’altérité, fondement de l’attention à autrui. Amour fragile, exposé à l’échec — dans le couple, la filiation, la bioéthique — mais amour sans lequel aucune relation humaine ne peut tenir. Penser l’amour, chez France Quéré, c’est assumer sa vulnérabilité sans renoncer à sa force.

Enfin, la gratitude vient lier l’ensemble. Les témoignages entendus durant le colloque ont tous pris la tonalité du « merci ». Non une glorification hagiographique, mais la reconnaissance d’une dette symbolique. Rognon rappelle que « merci » signifie originellement « je suis votre obligé ». Cette dette n’enferme pas : elle s’inscrit dans des chaînes de transmission et renvoie ultimement à la grâce. En ce sens, la gratitude devient une éthique de la reconnaissance et une manière d’être au monde.

« Ces ressources éthiques et spirituelles sont disponibles pour qui voudrait bien chercher à les habiter. »

France Quéré n’est donc pas « vivante » au sens où sa pensée serait à reproduire telle quelle. Elle est vive parce qu’elle demeure en mouvement. Penser avec elle, parfois contre elle, c’est faire fructifier ses viatiques pour aujourd’hui : non un corpus figé, mais une foi en chemin et une pensée libre.

« Offrir une manière d’être plutôt qu’un système figé, un savoir-être plutôt qu’un savoir : telle est l’insigne richesse d’une pensée existentielle. »

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Stéphane Lavignotte, Frédéric Rognon
Technique : Frog Connexion, Paul Drion, David Gonzalez, Horizontal pictures, Alban Robert