Prendre au sérieux l’impossible pardon

Il y a des paroles qu’on ne peut pas contourner. Lorsque Vladimir Jankélévitch affirme qu’il existe de l’« impardonnable » et que « le pardon est mort dans les camps de la mort », Antoine Nouis refuse toute réponse rapide. Le théologien protestant commence au contraire par reconnaître le poids d’une telle parole, prononcée par un homme marqué par la Résistance, par la guerre, par la mémoire des déportés et par l’immensité de la Shoah.

« Il y a des éléments face auxquels le pardon est impossible. »

Pour Antoine Nouis, cette parole doit être entendue d’autant plus sérieusement que la mémoire n’est pas accessoire dans la foi biblique. Elle en est l’un des fondements. Le Deutéronome ne cesse de rappeler : tu te souviendras. Il n’est donc pas question de minimiser, d’oublier, ni de vouloir refermer trop vite la blessure.

« On n’a pas le droit d’oublier, on n’a pas le droit d’occulter. »

Le pardon ne peut pas être une formule pieuse qui viendrait effacer la gravité du mal. Face à Auschwitz, face à l’extermination d’un peuple, la théologie ne peut parler qu’en tremblant.


La mémoire comme brûlure théologique

Antoine Nouis le dit avec une grande intensité personnelle : certaines questions deviennent des insomnies. Comment penser Dieu après la Shoah ? Comment parler du pardon sans tourner le dos à Auschwitz ? Comment comprendre que l’horreur ait pu surgir au sein même d’une culture travaillée par la foi et la théologie chrétiennes ?

« On ne peut plus penser Dieu en tournant le dos à Auschwitz. »

Cette phrase est sans doute l’une des plus fortes de son propos. Elle dit qu’après le XXe siècle, la théologie ne peut plus avancer comme avant. Le mal radical ne peut pas être traité comme une abstraction. Il devient une blessure permanente dans la réflexion croyante.

C’est là que Jankélévitch demeure une voix essentielle : celle qui empêche toute banalisation du pardon, toute simplification spirituelle, toute réconciliation de façade.


Jonathan Sacks et l’exigence d’un monde vivable

Mais Antoine Nouis ne s’arrête pas à cette impossibilité. Face à Jankélévitch, il convoque une autre voix juive : celle de Jonathan Sacks, ancien grand rabbin de Londres. Lui aussi porte en lui la souffrance du passé, mais il insiste sur une autre responsabilité : celle de l’avenir.

« Il porte en lui toute la souffrance de ses ancêtres et il ne peut pas l’occulter. Mais il doit porter aussi en lui tout l’avenir de ses enfants, de ses petits-enfants. »

Et c’est là qu’apparaît une seconde exigence, tout aussi forte.

« Je me dois de leur laisser un monde vivable. »

Un monde vivable ne peut pas être un monde entièrement gouverné par la rancune. À un moment, aussi douloureux que soit le passé, il faut trouver une manière de ne pas laisser le mal définir seul l’avenir. Antoine Nouis ne tranche pas brutalement entre ces deux positions. Il se situe au contraire dans leur tension.

« Je me situe bien dans cette contradiction entre Jankélévitch qui dit : il y a un pardon impossible, et Jonathan Sacks qui dit : il y a un pardon nécessaire. »


Le pardon, entre infini et indéterminé

Alors, comment penser cette tension ? Antoine Nouis se tourne vers l’Évangile et vers la croix. Le pardon chrétien n’est jamais présenté comme quelque chose de simple, de léger ou d’évident. Il surgit au contraire dans un lieu d’horreur, de violence, d’abandon. La croix est le lieu où le pardon est payé au prix du sang.

Mais précisément parce qu’il est de cet ordre-là, il déborde les capacités humaines ordinaires. Antoine Nouis emploie alors une image frappante : celle du zéro et de l’infini. En mathématiques, leur rencontre produit de l’indéterminé. C’est dans cet espace que le théologien situe la question du pardon.

Le pardon est à la fois commandement évangélique et impossibilité humaine. Il n’est ni une évidence morale ni une mécanique religieuse. Il ouvre un lieu de vertige, de foi, d’incertitude, où l’homme ne maîtrise plus rien.


David, ou le scandale du pardon

Pour éclairer bibliquement la logique du pardon, Antoine Nouis revient à une autre grande figure : David. Le roi biblique a commis l’adultère avec Bethsabée puis provoqué la mort d’Urie. Et pourtant, il est pardonné.

Ce pardon scandalise, parce qu’il semble injuste.

« Le pardon est injuste. »

La justice voudrait qu’une faute soit sanctionnée. Le pardon, lui, suspend la sanction. Il ouvre un espace qui excède la stricte logique de la rétribution. Et cette injustice n’est pas confortable. Antoine Nouis le reconnaît très concrètement : si l’on se place du côté des proches de la victime, ce pardon peut paraître insupportable.

Mais il va plus loin encore. Le pardon, lorsqu’il advient vraiment, est total. Il est de l’ordre de l’oubli, non pas au sens d’une amnésie superficielle, mais au sens où la faute pardonnée ne définit plus l’identité de celui qui l’a commise.

Enfin, troisième trait décisif : celui qui a été pardonné devient, d’une certaine manière, plus proche de Dieu.

« Celui qui a été pardonné est plus près de Dieu que celui qui n’a jamais péché. »

Le pardon n’est donc pas seulement une remise à zéro ; il devient un lieu de révélation de la grâce.


Pardonner : un don avant d’être un exploit

Reste la question la plus concrète : comment pardonner ? Antoine Nouis se méfie d’une lecture automatique des paroles de Jésus. Lorsque l’Évangile dit : « Si vous ne pardonnez pas, vous ne serez pas pardonnés », il ne faut pas y entendre une menace mécanique. Le pardon est d’abord une habitation, une manière de regarder le monde avec le regard même de Dieu.

Et surtout, insiste-t-il, le pardon est un don.

Il y a dans le mot même quelque chose qui relève de la donation, de ce qui se reçoit avant de se produire. Le pardon n’est pas une performance morale qu’on pourrait s’imposer par pure volonté. Il est une démarche dans laquelle on s’inscrit, souvent imparfaitement, souvent douloureusement.

Cette idée trouve son point culminant dans une parole du Christ sur la croix.

« Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Antoine Nouis note ici quelque chose de décisif : Jésus ne dit pas directement à ses bourreaux je vous pardonne. Il demande au Père de pardonner pour lui. Comme si, dans l’extrême de la souffrance, le pardon devait encore être reçu de Dieu avant de pouvoir être prononcé par l’homme.

C’est peut-être là que se dessine une issue à la tension entre pardon impossible et pardon nécessaire.

« Si nous ne pouvons pas pardonner, nous pouvons toujours demander à Dieu de le faire pour nous. »


Entre mémoire et avenir, une foi sans simplification

Le mérite du propos d’Antoine Nouis est de ne rien simplifier. Ni la mémoire du mal, ni l’exigence évangélique du pardon. Ni la brûlure d’Auschwitz, ni la nécessité de continuer à vivre. Il ne s’agit pas de choisir confortablement entre l’impossible et le nécessaire, mais d’habiter cette tension sans trahir ni la souffrance ni l’Évangile.

C’est sans doute là que sa réflexion devient particulièrement précieuse aujourd’hui : elle rappelle que le pardon n’est ni oubli facile ni absolution bon marché. Il est un lieu de lutte, de prière, de déchirement parfois, où la foi se confronte à ce qu’elle ne peut ni résoudre ni esquiver.

Et peut-être faut-il entendre, derrière cette tension, une vérité plus profonde encore : on ne bâtit pas un monde vivable en effaçant le passé, mais on ne le bâtit pas davantage en laissant la rancune régner sans fin.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Antoine Nouis
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal Pictures