Aux origines de l’œcuménisme, entre divisions, conversions et nécessité vitale du dialogue

Pendant des siècles, l’idée même d’un dialogue entre Églises chrétiennes a semblé inutile, voire inconcevable. Comme le rappelle Antoine Nouis, jusqu’au XIXᵉ siècle, l’Europe vivait sur un modèle de séparation confessionnelle presque étanche : à chaque territoire sa religion, à chaque Église la conviction de détenir seule la vérité. Dans ce contexte, la question œcuménique ne se posait tout simplement pas.

Le tournant survient paradoxalement loin de l’Europe, sur les terrains de mission. Catholiques et protestants, engagés dans l’annonce de l’Évangile en Afrique, en Asie ou en Océanie, se heurtent à une objection décisive : comment proclamer un Christ unique quand ceux qui le prêchent sont divisés ? De cette contradiction naît, en 1910 à Édimbourg, une intuition fondatrice : la division des Églises est un obstacle majeur au témoignage chrétien. L’œcuménisme moderne est né de cette urgence.

Pourtant, le chemin est long. Dans les années 1920, l’Église catholique refuse encore toute reconnaissance mutuelle, considérant que l’unité passe par le retour des « égarés » dans la seule vraie Église. Un siècle plus tard, le paysage a radicalement changé. Le concile Vatican II, la création d’instances dédiées à l’unité des chrétiens et, plus récemment, l’attitude fraternelle du pape François témoignent d’une conversion profonde : il ne s’agit plus de dominer, mais de cheminer ensemble.

Antoine Nouis distingue alors plusieurs âges de l’œcuménisme. Après un long travail théologique — couronné en 1999 par la déclaration commune sur la justification — vient aujourd’hui le temps de l’hospitalité et de l’objection. Reconnaître les différences sans les nier, s’inviter sans se confondre, se critiquer sans se disqualifier : chaque Église devient ainsi le contrepoint nécessaire de l’autre.

Car l’enjeu est vital. « Chaque fois qu’une religion devient hégémonique, elle se détériore », rappelle Nouis. Protestants et catholiques ont besoin les uns des autres. Non pour effacer leurs divergences, mais pour éviter que la foi ne se transforme en pouvoir — et pour redécouvrir, ensemble, l’essentiel.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Antoine Nouis
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Bill Barluet, Quentin Sondag