Cette conversation proposée par Regards protestants revient sur cette rencontre décisive et met en lumière un aspect souvent méconnu : la place du christianisme, du protestantisme et de la figure du Christ dans l’œuvre et la trajectoire spirituelle des deux peintres. À écouter dans notre podcast, avec l’historienne de l’art Martine Lecoq.

« Ce sont des christiques sans Église. »

En 1888, à Arles, deux artistes tentent une expérience inédite : vivre et travailler ensemble pour fonder une fraternité artistique. Vincent Van Gogh rêve d’une communauté ardente, presque monastique. Paul Gauguin accepte de le rejoindre. L’expérience sera brève. Elle laissera une oreille coupée, des toiles majeures, et une interrogation plus profonde : que cherchait chacun d’eux dans l’art, et quelle place y occupait le Christ ?

« Peut-on dire que Gauguin, comme Van Gogh, a cherché un Christ hors des églises ? »

La rencontre fut d’abord un malentendu. Van Gogh espérait une « chapelle ardente de l’art ». Gauguin, lui, venait honorer un contrat et satisfaire Théo. Très vite, les tempéraments s’opposent. L’un travaille « comme un bûcheron », presque une toile par jour ; l’autre avance par visions, nocturne et méditatif. Gauguin qualifiera Van Gogh de « volcan » ; Van Gogh parlera de Gauguin comme d’un « tigre ». Deux forces humaines hors norme, incapables de s’accorder durablement.

Mais au-delà du conflit esthétique, quelque chose de plus intime se joue. Les deux peintres sont, selon l’expression frappante employée dans la conversation, des « christiques sans Église ». Chez l’un comme chez l’autre, la figure du Christ structure la vision du monde.

Van Gogh, fils et petit-fils de pasteur, voit dans le Christ l’artiste suprême : celui qui « fait des œuvres de chair », des vies. Son Christ est lumineux, présent dans la nature universelle. Gauguin, lui, rencontre le Christ dans la souffrance. Il peint le Christ jaune, le Christ vert, l’autoportrait sur fond de crucifixion. Le Golgotha devient métaphore de l’artiste incompris.

Van Gogh dira de Gauguin :

« C’est un être vierge mais avec des instincts de sauvage. »

Tout est là. Une pureté profonde, mais traversée de violence. Un témoin évoque « son sourire très doux » alors qu’il parle « haut et fort, souvent violemment ». Double nature, tension permanente.

L’influence protestante de Gauguin, souvent ignorée, éclaire cette ambivalence. Marié à 25 ans dans l’église luthérienne de Paris, il conservera toute sa vie une Bible protestante – la Bible d’Osterwald – qu’il lit et cite abondamment. « La Bible est son livre tous les jours », rappelle l’entretien. L’importance du texte, de la lecture, de la méditation personnelle : un héritage profondément protestant.

« Van Gogh espérait une communauté d’artistes, presque une utopie fraternelle. »

Pourtant, Gauguin devient violemment anticlérical. Il se brouille avec les institutions religieuses, mais ne renonce pas à la figure du Christ. Il cherche un « Christ hors des églises ». Il croit en « une transformation ou une régénération de l’humanité à venir par l’esprit du Christ ». Cette tension entre rejet institutionnel et fidélité spirituelle traverse toute son œuvre.

La nuit de la rupture à Arles marque un point de bascule. Van Gogh, en crise, se mutile. Gauguin part. Mais la séparation ne met pas fin au dialogue intérieur. Plus tard, Gauguin peindra un autoportrait en Christ au jardin des Oliviers, avec la chevelure rousse de Vincent. Il parlera de « la tristesse, la grande tristesse, l’écrasement de l’idéal de l’artiste ». Effet miroir. Reconnaissance tardive.

Van Gogh, lui, écrira après une exposition collective :

« On ne voit que vous. »

La compréhension vient trop tard.

Le départ de Gauguin vers Tahiti puis les Marquises est souvent lu comme une fuite. Il y a la pauvreté extrême, l’impasse matérielle. Mais aussi une quête. Le rêve d’un lieu « pur des méfaits de la civilisation ». Une utopie mêlant mythologies anciennes et esprit du Christ. Là encore, paradoxe : ses compagnes sont issues de communautés protestantes ; aux Marquises, il fréquente le pasteur Paul Vernier et une petite communauté maorie protestante. Métissage spirituel plus complexe qu’un simple paganisme exotique.

La collision d’Arles révèle moins un échec qu’une impossibilité : celle de faire cohabiter deux absolus. Pourtant, l’un révèle l’autre. Van Gogh aime Gauguin d’une admiration fascinée. Gauguin, derrière l’armure d’arrogance, reconnaît la force de Vincent. « Ils se sont quand même pas mal brisés mutuellement », dit-on dans l’entretien.

Que reste-t-il de cette fraternité impossible ? Peut-être ceci : l’art comme lieu d’une quête spirituelle radicale, sans protection institutionnelle. Deux manières de chercher Dieu dans la peinture. L’une dans la lumière immédiate, l’autre dans le mystère et la douleur.

Jour et nuit d’une même soif.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Martine Lecoq
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Paul Drion

Le dernier ouvrage de Martine Lecoq est à découvrir en librairie :