Donnée le 17 janvier dernier, cette conférence s’inscrit dans le cycle Les Samedis de la SHPF, un rendez-vous mensuel qui met la recherche historique au cœur de la transmission de l’histoire protestante.

Ruth Whelan est professeure émérite de littérature française à l’Université nationale d’Irlande à Maynooth. Spécialiste reconnue de la culture religieuse, littéraire et politique des protestants français à l’époque du Grand Refuge (fin XVIIᵉ–début XVIIIᵉ siècle), elle a consacré de nombreux travaux à l’expérience des galériens protestants et aux réseaux huguenots en exil. Son dernier ouvrage, consacré au destin d’Élie Neau, ancien galérien devenu catéchiste auprès des esclaves noirs à New York, prolonge une recherche au long cours sur les persécutions, la résistance et la résilience protestantes sous Louis XIV.

Château d’If : la vérité sur les « protestants prisonniers » sous Louis XIV

À la Société de l’histoire du protestantisme français, la soirée avait un parfum de légende… vite dissous par l’archive. Invitée d’honneur, Ruth Whelan, spécialiste de la culture protestante du « Grand Refuge » (1690-1730), est venue parler d’un lieu que la littérature a rendu mythique : le Château d’If. Le public le connaît surtout à travers Alexandre Dumas et l’ombre du roman Le Comte de Monte-Cristo. Mais avant le héros fictif, des protestants y furent bien enfermés — et c’est précisément là que commencent les confusions.

La conférencière s’attaque d’emblée à un chiffre qui circule en boucle sur des sites touristiques ou encyclopédiques : 3 500 protestants emprisonnés à If. « Tout est faux », tranche-t-elle, documents à l’appui. L’origine de cette inflation mémorielle tiendrait à des formulations anciennes, puis à une plaque commémorative posée au XXᵉ siècle, qui a figé dans la pierre une estimation devenue “preuve”. Or, les travaux de l’historien Pierre Rolland permettent de recadrer : on compte environ 1 855 protestants condamnés aux galères (sur près de 60 000 galériens), très loin des 3 500 — et, surtout, seulement 27 transférés à If, soit une fraction infime.

Pourquoi ces transferts ? Parce qu’If est réservé aux détenus jugés les plus « opiniâtres » : ceux qui résistent à la conversion, mais aussi — point essentiel — ceux qui, par leur instruction, leur influence et leurs réseaux, soutiennent les autres. Après la Révocation, sous Louis XIV, la peine des galères n’est pas seulement punitive : elle vise à briser, puis à convertir. Comme l’a montré André Zysberg, survivre y relève déjà de l’extrême : malnutrition, maladies, campagnes en mer, violences. Mais à If, l’objectif devient aussi d’isoler les « meneurs » des circuits de solidarité et de correspondance — ces filières clandestines alimentées depuis l’étranger, où l’on soupçonne la main du pasteur réfugié Pierre Jurieu.

Les « moments critiques » déclenchent les transferts : chasse aux espions (1696), « affaire du bonnet » (autour des postures imposées pendant la messe à bord), guerre des camisards, incendie dans la prison de l’hôpital des Forçats. Les cachots décrits par les lettres sont des machines à défaire : obscurité totale, air rare, humidité, vermine, scorpions, latrines vidées au compte-gouttes. Certains meurent en quelques mois. D’autres vacillent jusqu’à la folie.

Et pourtant, une question traverse toute l’enquête de Ruth Whelan : comment ont-ils tenu ? Sa réponse est double. D’abord, les réseaux : argent, livres, encre, messagers — malgré l’interdiction, malgré les verrous. Ensuite, une extraordinaire reconfiguration spirituelle : « sacraliser » le cachot, chanter, prier, se dire “au seuil des cieux”, relire sa vie à la lumière des psaumes et des épîtres. Une résilience faite de clandestinité et de Bible remémorée.

La sortie, enfin, vient aussi de la politique : la pression diplomatique britannique obtient en 1713 des libérations massives, puis d’autres suivent après la mort du Roi. De quoi renverser la légende : à If, l’histoire n’est pas celle d’une foule anonyme, mais celle d’un petit nombre — écrasé, surveillé, et pourtant capable, parfois, de survivre au projet d’anéantissement.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Ruth Whelan
Technique – Rédaction : David Gonzalez, Alban Robert

A voir aussi :