Stockholm, 1652. Le pasteur normand Samuel Bochart arrive à la cour de Christine de Suède. On a parlé d’un triomphe. Les lettres révèlent une tout autre réalité : rivalités féroces, stratégies de cour, dépendances financières, querelles théologiques et manœuvres d’influence. À partir de la correspondance Bochart–Vossius, Pierre-Olivier Léchot montre comment la “République des lettres” bascule dans une véritable épreuve de force intellectuelle et politique.
La République des lettres à l’épreuve de la cour : Bochart, Vossius et Christine de Suède (1652–1661)
La scène se déroule à la Société de l’histoire du protestantisme français, dans le cadre des “Samedis de la SHPF”. Pierre-Olivier Léchot, historien du christianisme moderne, propose une plongée à la fois érudite et très concrète dans un épisode où l’histoire religieuse, l’histoire politique et l’histoire des savoirs se nouent étroitement : le séjour à Stockholm (1652–1653) du pasteur et orientaliste normand Samuel Bochart, au cœur de la cour de Christine de Suède.
L’entrée est donnée par un calendrier symbolique. “L’année 2026 tombe très bien”, rappelle le conférencier : elle marque les 400 ans du premier culte luthérien célébré à Paris (octobre 1626) et les 400 ans de la naissance de Christine (décembre 1626). À partir de ce repère, la conférence se recentre sur un chantier éditorial : l’édition critique, “sous presse”, de la correspondance entre Bochart et Isaac Vossius, échange qui court sur près de vingt ans et dont la matérialité même dit quelque chose de la République des lettres.
Car cette République n’est pas une abstraction. Elle est faite de papiers, de routes, de bibliothèques, de dépendances et de rivalités. La correspondance conservée n’est “pas gigantesque” – “une soixantaine de lettres” entre 1644 et 1661 – mais son contenu déborde largement l’échange amical ou la simple discussion de publications. On y croise des réseaux savants, des querelles de priorité, des stratégies de protection, jusqu’à un usage spectaculaire des langues comme instrument de travail et de confidentialité : Bochart “mélange souvent allègrement l’hébreu” et glisse aussi du grec, de l’arabe, du syriaque, “et du copte” – au point que le travail d’édition prend, dit Léchot, “une dimension d’enquête policière”.
Le cœur dramatique du récit tient dans le décalage entre la légende et les archives. Le séjour suédois de Bochart est généralement raconté comme un triomphe : le savant provincial reconnu par une reine philosophe. Or, la correspondance montre “que ça a été pour lui une épreuve”, et non une apothéose. Christine insiste, “restez, restez”, et Bochart, retenu plus d’un an, finit par écrire à Vossius : “Si ça continue, je vais finir par crever.” La formule, brute, réintroduit le corps et la fatigue dans une histoire que l’on raconte volontiers comme purement intellectuelle.
Pourquoi une telle épreuve ? Parce que Stockholm est une cour – et qu’à la cour, l’érudition est aussi une politique. Bochart arrive dans une configuration instable : Vossius, pourtant bibliothécaire de la reine et professeur de grec, est interdit de retour à Stockholm après une brouille avec Claude Saumaise, figure redoutée de la critique protestante. Bochart débarque donc “sans connaître qui que ce soit” et se retrouve pris dans une lutte de factions. Léchot met à nu les ressorts d’un clientélisme savant : pensions, fidélités, préséances, et une souveraine – Christine – comme “seul point fixe dans cette galaxie stockholmoise”.
La conférence insiste sur des détails apparemment secondaires, mais révélateurs : l’importance des repas comme lieux d’influence, où l’on distribue l’honneur (ou l’humiliation) en faisant attendre, en plaçant, en excluant. Les érudits se disputent moins des idées que l’accès à la souveraine, la proximité, le temps de parole – et l’emprise sur son jugement. Le savoir circule, certes, mais sous contrainte : celle des protections et des réputations, celle de la présence physique à la cour, celle des alliances et des “intrigues”.
Dans ce théâtre, Christine n’est jamais réduite à une “érudite par accident”. Léchot conteste explicitement l’idée d’une souveraine dépassée par son rôle : “Ce n’est absolument pas le cas.” La correspondance la montre “extrêmement convaincue de ses prérogatives”, capable de “trancher dans le vif”, attentive à l’équilibre de sa maison savante. Une anecdote saisissante la campe : tombée dans les eaux glacées du port de Stockholm, elle remonte “immédiatement à cheval” et traverse la ville encore mouillée, pour couper court à la rumeur. Geste politique d’une reine qui sait que gouverner, c’est aussi maîtriser les signes.
Reste l’énigme qui aimante toujours le dossier : l’abdication et la conversion au catholicisme. Bochart l’apprend “comme un songe”, écrit-il. Les lettres ne livrent pas le “secret” ultime – Pierre-Olivier Léchot le dit nettement – mais elles imposent une conclusion méthodologique : si Christine abdique et se convertit, “c’est qu’elle a une raison bien précise”. Non un caprice, non une faiblesse, mais un objectif.
Au total, la conférence ne raconte pas seulement un épisode spectaculaire de diplomatie savante. Elle propose une leçon d’histoire : la République des lettres, au XVIIᵉ siècle, est inséparable des conditions matérielles, des dépendances financières, des tactiques de réputation et des structures de cour. Et c’est peut-être là, paradoxalement, que l’érudition devient la plus lisible : lorsqu’elle cesse d’être un mythe, et redevient une pratique – fragile, conflictuelle, intensément humaine.
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Pierre-Olivier Léchot
Technique – Rédaction : David Gonzalez, Alban Robert
