Comment un dramaturge aussi célèbre peut-il rester un « illustre inconnu » ? C’est le paradoxe fécond au cœur de cette biographie de Jean Anouilh (revue et augmentée), que signe Anca Visdei après des années de fréquentation, de recherches et de fidélité intellectuelle. Pudique jusqu’à l’effacement, Anouilh a toujours dressé un mur étanche entre son œuvre et sa vie privée, refusant l’exposition de soi comme mode de légitimation. Un choix rare, presque aristocratique, à contre-courant de notre époque.
L’ouvrage s’appuie sur des sources exceptionnelles : correspondances familiales, archives théâtrales, témoignages de comédiens et de metteurs en scène, dont Michel Bouquet ou Michel Galabru. Loin de toute hagiographie, Anca Visdei restitue un homme d’une rare délicatesse, exigeant mais profondément loyal, attentif aux autres, souvent dans l’ombre. Elle montre aussi l’ampleur internationale de son succès, de l’Allemagne à la Russie soviétique, bien au-delà de l’image réductrice d’un auteur « scolaire ».
Réduire Anouilh à Antigone est une erreur, même si cette pièce, créée sous l’Occupation, demeure centrale. Elle fut un acte de courage et de résistance, mais elle n’épuise en rien une œuvre riche de plus de soixante pièces, traversée par une même colonne vertébrale éthique : la lutte entre l’idéal et la compromission, entre la droiture et la lâcheté sociale. Moraliste au sens noble, Anouilh n’assène jamais de leçons ; il observe, dérange, interroge, souvent avec humour.
Cette biographie rappelle une évidence oubliée : Anouilh n’est pas seulement à jouer, il est à lire. Et peut-être plus que jamais aujourd’hui.
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Anca Visdei
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal pictures
