Pasteur de l’Église protestante unie de France au Temple des Batignolles à Paris depuis 2023, Bruno Gaudelet est théologien et philosophe de formation. Il a notamment publié Le Credo revisité, Le Notre Père revisité et, plus récemment, Le Kérygme revisité. Essai sur la mort et l’espérance, paru aux éditions Olivétan en janvier 2026.
Un pasteur-théologien face à l’épreuve de la mort
Bruno Gaudelet ne parle pas de la mort en surplomb. Pasteur, il rappelle qu’il est constamment conduit à accompagner des mourants, des familles en deuil, ou simplement des personnes que la finitude travaille intérieurement. Sa réflexion ne naît donc pas d’une curiosité abstraite, mais d’un contact pastoral constant avec l’épreuve.
« J’avais envie de faire un travail à la fois philosophique, théologique et pastoral. »
Cette triple approche éclaire tout le livre. La mort n’y est ni seulement un thème doctrinal, ni seulement un problème existentiel. Elle devient le point où se rencontrent l’accompagnement concret, la tradition chrétienne et la nécessité de repenser ce que l’on dit encore de l’au-delà, du salut, de la résurrection et de l’espérance.
Un mot technique pour revenir au cœur de la foi
Le titre de l’ouvrage peut surprendre. Le mot « kérygme » [qui désigne l’annonce première de la foi chrétienne : la mort et la résurrection du Christ] reste peu connu hors du champ théologique. Bruno Gaudelet prend soin de le rappeler : il s’agit d’un terme grec qui signifie « proclamation ».
« Le kérygme, c’est un mot technique du jargon théologique. Il signifie proclamation. »
Et plus précisément, dans le christianisme, il renvoie à l’annonce centrale de la foi : la mort et la résurrection du Christ.
« Christ est mort pour nos péchés et Christ est ressuscité. Ce sont le kérygme de la croix et le kérygme de Pâques. »
En choisissant ce titre, Bruno Gaudelet ne cherche donc pas à compliquer le propos. Il veut au contraire revenir à la source de l’espérance chrétienne, pour se demander ce qu’elle peut encore vouloir dire aujourd’hui.
Une société qui refoule la mort… et la met en spectacle
L’un des passages les plus justes de l’entretien concerne notre rapport contemporain à la mort. Bruno Gaudelet décrit une société qui la cache, la médicalise, l’éloigne des vivants, sans pour autant réussir à l’abolir.
« La mort, évidemment, culturellement, on tend à la cacher, vous l’avez dit, à la médicaliser aussi. On meurt à l’hôpital, on meurt seul. »
Mais il souligne aussitôt le paradoxe : cette disparition sociale de la mort s’accompagne d’une omniprésence imaginaire.
« En même temps, la mort est étrangement présente. Elle est présente à travers de la mort spectacle qui s’étale partout dans les films, dans les feuilletons. Il y a une morbidité incroyable dans cette société comme une sorte de retour du refoulé. »
Cette analyse donne au livre une portée beaucoup plus large qu’un simple essai sur les rites funéraires. Elle touche à la condition contemporaine elle-même : nous parlons moins de la mort réelle, mais nous sommes saturés de ses images.
La modernité a déplacé les vieilles questions religieuses
Pour Bruno Gaudelet, la crise actuelle n’est pas seulement une crise des pratiques religieuses. Elle tient à une mutation profonde de notre manière de penser. Les grandes formulations chrétiennes sur l’au-delà, le jugement, la résurrection ou l’état intermédiaire ont été construites dans un univers intellectuel qui n’est plus le nôtre.
« Avec la modernité, la critique scientifique, philosophique, toutes ces questions sont à revoir. »
Il situe là le travail de son livre : non pas supprimer l’espérance chrétienne, mais la repositionner.
« C’est un peu ça l’idée du livre, c’est : comment est-ce qu’on repositionne notre foi et notre espérance. »
Cette phrase est décisive. Elle dit bien qu’il ne s’agit ni de restaurer artificiellement un ancien langage, ni de liquider l’héritage chrétien, mais de le reprendre à nouveaux frais.
La liberté protestante de relire
Sur ce point, Bruno Gaudelet souligne une spécificité du protestantisme historique : sa capacité à intégrer la pensée critique et à revenir aux textes plutôt qu’à figer des formulations intouchables.
« S’il y a bien une spécificité protestante, c’est justement la liberté que nous avons d’intégrer la pensée critique. »
Et il poursuit :
« Nous avons en protestantisme cette liberté de pouvoir relire le texte à la lumière des connaissances et des savoirs que l’on a acquis dans la modernité. »
C’est ici que son propos prend une tonalité proprement protestante. Le travail théologique ne consiste pas à défendre coûte que coûte un système clos, mais à rouvrir les Écritures, à tenir compte des genres littéraires, des contextes, des déplacements de rationalité. La fidélité n’est pas ici répétition, mais travail d’intelligence.
Adam, Ève, les récits pascals : revisiter sans réduire
Bruno Gaudelet applique cette démarche à des textes majeurs. Ainsi, dit-il, on ne peut plus lire le récit d’Adam et Ève comme un reportage historique sur les commencements.
« On s’est aperçu qu’on ne pouvait pas lire le texte de Genèse chapitre 2 et 3 comme un récit historique. »
Il propose au contraire de l’accueillir pour ce qu’il est :
« Un texte qui fait sens, un texte probablement un midrash, une petite histoire, une métaphore qui met en scène des idées. »
La même exigence vaut pour les récits de Pâques. Si l’exégèse moderne montre qu’ils fonctionnent eux aussi comme des narrations théologiques, alors la question devient plus radicale encore : sur quoi repose l’espérance chrétienne ?
C’est toute la force du livre que de ne pas esquiver cette difficulté, mais de la traverser.
Le pasteur face aux attentes religieuses contemporaines
L’entretien est particulièrement éclairant lorsqu’il aborde la pratique pastorale concrète. On pourrait imaginer que les personnes en deuil attendent du pasteur une parole immédiatement disponible, fondée sur des rites encore largement partagés. Bruno Gaudelet décrit souvent l’inverse : des familles qui arrivent avec leurs propres attentes, leurs liturgies bricolées, leurs représentations composites de l’au-delà.
« Souvent, c’est le contraire, c’est-à-dire que les gens viennent avec une liturgie qu’ils sont allés chercher sur internet. »
Le rôle du pasteur n’est donc pas seulement de confirmer ces attentes, mais aussi d’accompagner un déplacement.
« Le travail du pasteur, bien sûr, c’est d’accompagner les personnes, d’essayer de les comprendre. Mais la plupart du temps, il faut déconstruire et déplacer. »
Déconstruire, ici, ne signifie pas détruire. Il s’agit de desserrer l’emprise d’imaginaires religieux devenus flous ou contradictoires, pour faire entendre quelque chose de plus simple et de plus essentiel.
Annoncer un Évangile “tout simple”
Ce que Bruno Gaudelet cherche à retrouver, au-delà des systèmes doctrinaux et des croyances plus ou moins diffuses sur l’après-mort, c’est un centre.
« Il nous faut souvent déconstruire pour pouvoir annoncer un Évangile tout simple, celui de l’amour de Dieu dont le Christ témoigne et qui est finalement notre espérance. »
Cette phrase condense le cœur du livre. L’espérance chrétienne n’est pas d’abord une cartographie précise de l’au-delà. Elle n’est pas non plus une simple survivance imaginaire des vieux récits. Elle tient dans la confiance que l’amour de Dieu, manifesté en Jésus-Christ, demeure plus fort que la mort.
Revisiter : non une nostalgie, mais une méthode
Le terme « revisité » pourrait faire penser à une simple modernisation superficielle, voire à une nostalgie remise au goût du jour. Bruno Gaudelet lui donne un sens beaucoup plus rigoureux. Il le rattache à l’herméneutique, c’est-à-dire à la philosophie de la compréhension.
« Toute la compréhension est toujours en processus permanent de revisiter les choses. »
Autrement dit, comprendre n’est jamais répéter passivement. C’est toujours partir de ce que nous savons, de nos précompréhensions, de notre monde, puis les éprouver au contact du texte ou de la réalité.
« Le mot indique la méthode de l’auteur. »
Cette précision est importante. Le Kérygme revisité n’est pas seulement un livre sur la mort. C’est aussi un livre sur la manière de faire de la théologie aujourd’hui.
Une question plus vaste que la seule mort
Si la mort constitue le point d’entrée de l’ouvrage, le livre déborde largement ce thème. Bruno Gaudelet y aborde aussi la science, les récits bibliques des origines, la question du mal, la justice de Dieu, l’évolution des rationalités, les formes modernes de l’athéisme, et plus fondamentalement encore : la question de Dieu elle-même.
« Il faut reposer la question de Dieu. Il faut reposer la question d’abord : y a-t-il un Dieu ? »
Puis il ajoute :
« Si le monde scientifique m’a décrit un monde complètement différent de l’univers biblique, le livre fait le point sur cette question. »
La portée de l’ouvrage apparaît alors plus nettement : il s’agit moins d’expliquer ce qui arrive “après” la mort que de se demander sur quelle espérance peut encore se fonder une foi chrétienne lucide.
Une parole protestante pour un temps de désorientation
Dans un moment où beaucoup de discours religieux oscillent entre répétition défensive et dilution spirituelle, Bruno Gaudelet tente une autre voie. Son livre ne promet ni certitudes faciles, ni démolition systématique. Il propose un travail de reprise, au sens fort : reprendre les textes, reprendre les concepts, reprendre les questions, pour que la foi puisse à nouveau se dire dans un monde transformé.
Cette entreprise s’inscrit d’ailleurs dans un parcours cohérent. Après Le Credo revisité et Le Notre Père revisité, Le Kérygme revisité prolonge une même volonté de revisiter les grands langages du christianisme. L’éditeur présente explicitement cet ouvrage comme un nouvel essai consacré à la mort, à l’espérance, à la résurrection et au salut, dans le contexte culturel et critique du monde contemporain.
Une espérance à rouvrir
La question posée par Bruno Gaudelet n’est finalement pas : comment sauver les anciennes représentations ? Mais : comment rouvrir l’espérance sans trahir ni l’intelligence moderne, ni l’Évangile ?
À cette question, Le Kérygme revisité ne répond pas par un système clos. Il répond par une méthode, une posture et une confiance. La méthode : revisiter. La posture : penser avec lucidité. La confiance : croire que l’espérance chrétienne ne tient pas d’abord à la survie de ses images anciennes, mais à la vérité d’une promesse.
Et c’est peut-être là que ce livre trouve sa nécessité : dans cette tentative rare de parler de la mort sans céder ni au silence embarrassé de la modernité, ni aux consolations trop rapides des vieux langages religieux.
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Entretien mené par : Romain Secco
Réalisation : Horizontal pictures
Intervenant : Bruno Gaudelet
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