La vulgarité d’un monde dominé par le matérialisme

Le mot élégance semble aujourd’hui presque anachronique. Dans une époque marquée par l’immédiateté, la consommation et l’exhibition permanente, il évoque souvent la mode ou les codes sociaux. Pourtant, Catherine Ternynck lui redonne un sens bien plus profond.

Pour l’essayiste, la vulgarité de notre temps ne tient pas seulement aux comportements ou aux manières. Elle réside surtout dans un climat culturel dominé par un matérialisme diffus.

« Pour beaucoup d’entre nous aujourd’hui, vivre est devenu consommer. Le consumérisme installe l’idée qu’une vie épanouie ne peut être qu’un art de consommer. »

Cette logique transforme peu à peu notre manière d’habiter le monde. Acheter, vendre, profiter deviennent les repères d’une existence réussie, tandis que la question du sens, du spirituel ou du dépassement de soi s’efface.

L’élégance, dans cette perspective, apparaît comme une forme de résistance silencieuse.

« L’élégance cherche toujours une ascendance. La vulgarité, elle, reste dans l’ordinaire qui ne parvient pas à s’élever. »


Une élégance intérieure, loin du paraître

Mais de quelle élégance parle-t-on ? Certainement pas de celle qui se voit immédiatement.

Catherine Ternynck insiste : l’élégance n’est ni une question d’apparence ni un privilège social. Elle échappe même à toute définition précise.

« L’élégance est ce quelque chose presque rien que l’on reconnaît immédiatement lorsqu’il est là, mais que l’on ne parvient jamais tout à fait à définir. »

Pour l’expliquer, elle évoque la célèbre phrase du mystique Angelus Silesius : « La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu’elle fleurit. »

L’élégance serait de cet ordre : une présence discrète, une manière d’être qui ne cherche pas à se faire remarquer.

« La coquetterie veut plaire. L’élégance, elle, passe sans se soucier d’être vue. »

Ainsi, une personne très simple peut être élégante, tandis qu’une personne parfaitement vêtue peut ne pas l’être.

L’élégance relève d’abord d’une manière d’habiter sa propre existence.


L’élégance comme expérience spirituelle

Au cœur de cette réflexion apparaît une dimension essentielle : la spiritualité.

Pour Catherine Ternynck, l’élégance suppose une tension vers quelque chose qui dépasse la simple matérialité de la vie.

« Dans l’élégance, il y a l’intuition d’une dimension spirituelle : une tension vers un ordre supérieur, vers la beauté ou la vérité. »

Elle évoque pour cela une parabole simple : celle des trois tailleurs de pierre.

Le premier casse des cailloux.
Le second exerce son métier.
Le troisième construit un temple pour son Dieu.

Trois gestes identiques, mais trois manières radicalement différentes de donner sens à sa vie.

« Dans chaque être humain, il y a un bâtisseur de cathédrale qui cherche à s’élever. »

L’élégance consiste peut-être précisément à cultiver cette capacité à transformer les gestes ordinaires en actes porteurs de sens.


Tempérance et regard : une autre manière de vivre

Cette disposition intérieure rejoint une vertu ancienne : la tempérance.

Dans une société qui valorise l’accumulation et l’accélération, l’élégance introduit une autre logique.

« Le monde nous dit : profite. L’élégance nous dit : savoure. »

« Le monde nous dit : va plus vite. L’élégance nous demande : pourquoi tant de hâte ? »

Il ne s’agit pas de refuser le monde moderne, mais de changer de regard.

Un paysage banal, un oiseau posé sur un rebord de fenêtre, un coucher de soleil peuvent devenir des expériences d’émerveillement si l’on accepte de regarder autrement.

« Les photographes disent que la moitié de la beauté est dans le regard. »

Dans un univers saturé d’images de violence ou de catastrophes, chercher la beauté devient presque un acte de santé intérieure.


Quand l’élégance rejoint l’amour

Au terme de sa réflexion, Catherine Ternynck fait un pas de plus : l’élégance conduit finalement à l’amour.

Non pas l’amour romantique seulement, mais une disposition profonde à reconnaître la dignité de l’autre.

« Aimer, c’est faire la belle part à l’autre. C’est voir en lui non pas sa faiblesse, mais la possibilité qu’il s’élève. »

L’élégance devient alors une manière d’être au monde et aux autres.

Une manière d’honorer la vie plutôt que de simplement en profiter.

« Aimer la vie, ce n’est pas seulement en profiter. C’est l’honorer. »

Ainsi comprise, l’élégance n’est pas un raffinement superficiel. Elle est une exigence intérieure.

Et peut-être, suggère Catherine Ternynck, une manière simple et profonde de quitter ce monde un peu plus humain que lorsque nous y sommes entrés.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Catherine Ternynck
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal Pictures