Une transformation silencieuse du quotidien
L’intelligence artificielle ne se contente pas de transformer les outils : elle reconfigure les gestes, les rythmes et les relations. Son intégration progressive dans les pratiques ordinaires – communication, travail, éducation – s’opère sans rupture apparente, mais non sans effets.
Dans La vie machinale, Gaultier Bès propose de déplacer le regard. Le problème, selon lui, n’est pas seulement celui des performances techniques ou des usages, mais celui d’une logique plus diffuse : celle d’une délégation croissante des activités humaines à des systèmes automatisés.
Résister à une logique plus qu’à une technologie
« Nous ne nous y adapterons pas. Nous ferons contre. »
La formule peut surprendre, dans un contexte où l’adaptation apparaît comme un impératif. Elle ne relève pourtant pas, chez l’auteur, d’un rejet global de la technique.
La critique porte moins sur les outils eux-mêmes que sur une dynamique : celle d’une extension continue de l’automatisation à des domaines autrefois irréductiblement humains.
Résister, dans cette perspective, consiste à introduire des limites. Non par crainte, mais par choix.
Les gestes comme lieu de résistance
C’est dans l’ordinaire que cette résistance prend forme.
Préparer un repas plutôt que recourir à des solutions industrielles.
Marcher ou pédaler plutôt que systématiquement motoriser ses déplacements.
Écrire à la main plutôt que communiquer exclusivement par interfaces numériques.
Ces pratiques, loin d’être anecdotiques, traduisent un rapport au temps et au monde qui échappe à la logique d’optimisation.
Elles supposent un engagement du corps, une disponibilité, une attention. Autant de dimensions que les dispositifs techniques tendent à réduire.
Une critique ancrée dans un mode de vie
Cette réflexion s’inscrit dans un parcours singulier. Normalien, agrégé de lettres, Gaultier Bès est l’un des cofondateurs de la revue Limite. Marié, père de cinq enfants, il vit au sein de l’éco-hameau de La Bénisson-Dieu (Loire). La vie machinale constitue son quatrième ouvrage.
Ce positionnement biographique n’est pas sans lien avec son propos. Il témoigne d’une volonté d’articuler réflexion théorique et pratiques concrètes.
Éducation et transmission : un point de tension
La question de l’éducation apparaît comme l’un des lieux où cette transformation se donne à voir avec le plus d’acuité.
Le recours croissant à des dispositifs numériques dans l’accompagnement des enfants modifie en profondeur les modalités de transmission. Il introduit des médiations nouvelles, parfois au détriment de la relation directe.
L’enjeu dépasse la seule question des outils. Il concerne la manière dont se construit l’attention, dont s’apprennent les gestes, dont se transmettent les savoirs.
Entre usage et dépendance
La position défendue dans La vie machinale ne conduit pas à un refus indistinct de la technique. Certaines innovations peuvent, au contraire, élargir les possibilités d’action.
L’exemple de la bicyclette, souvent mobilisé, illustre cette distinction : un outil simple, qui prolonge les capacités humaines sans les remplacer.
La difficulté tient alors dans la capacité à discerner. À distinguer ce qui relève d’un usage maîtrisé de ce qui s’apparente à une dépendance.
Une question anthropologique
Au-delà des débats sur l’intelligence artificielle, c’est une interrogation plus fondamentale qui se dessine : celle du type d’humanité que ces transformations contribuent à façonner.
L’automatisation croissante des tâches, la réduction des médiations directes, l’accélération des échanges participent d’une redéfinition des conditions de l’expérience.
Dans ce contexte, la “vie machinale” désigne moins un état achevé qu’une tendance. Elle renvoie à un risque : celui d’une existence progressivement alignée sur les logiques des systèmes techniques.
Maintenir une distance
Face à cette évolution, la position de Gaultier Bès ne propose pas de rupture spectaculaire. Elle invite plutôt à maintenir une distance.
Une distance critique, mais aussi pratique, qui passe par des choix concrets, souvent discrets.
La question, en définitive, n’est peut-être pas de savoir jusqu’où ira l’intelligence artificielle.
Mais jusqu’où les individus accepteront de lui déléguer leur manière de vivre.
Dans ce contexte, les pouvoirs publics eux-mêmes commencent à s’interroger. À la demande d’Emmanuel Macron, une commission d’experts a été lancée en France pour évaluer les risques liés à l’intelligence artificielle générative, notamment ses usages grand public. Preuve que la question n’est plus seulement technologique ou économique, mais qu’elle touche désormais à l’organisation même de nos sociétés — et, peut-être, à notre manière de vivre.
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Gaultier Bès
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal pictures
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