La rumeur court : l’évangélisme ne connaîtrait pas la crise. Dans l’espace public français, le mot charrie des images rapides – méga-églises, pasteurs-stars, codes venus d’ailleurs. Sébastien Fath, lui, ralentit le plan. Son dernier livre, Le nouveau pouvoir évangélique (Grasset), part du terrain, des circulations et des paradoxes. Oui, les évangéliques ont grandi : d’environ 50 000 au sortir de la Seconde Guerre mondiale à près de 1,1 million aujourd’hui, soit autour de 1,6 % de la population. Mais non, prévient-il, “ce n’est pas un tsunami”. La progression est spectaculaire surtout par contraste : un catholicisme qui peine à mailler le territoire, des fidèles vieillissants, un déficit de prêtres, et une sécularisation qui demeure la toile de fond.
Une “offre” en phase avec la société du choix
Pour comprendre cette croissance, Fath refuse le facteur unique. Il pointe d’abord une adéquation sociologique : l’évangélisme met l’accent sur la conversion, le choix, l’adhésion personnelle — une grammaire religieuse qui “colle” à la démocratie et à la société de consommation, où l’on choisit ses films comme ses vêtements. Le paysage évangélique, très concurrentiel, est aussi extraordinairement divers : étiquettes d’Églises, profils locaux, options théologiques, styles liturgiques. Cette diversité n’est pas un détail : elle fait partie du moteur.
Autre point décisif : l’espace laissé vacant par d’autres christianismes. “Depuis les années 50-60, l’évangélisation est passée de mode” dans une partie du catholicisme, mais aussi chez des protestants réformés et luthériens, rappelle-t-il. Les évangéliques, eux, “n’ont jamais cessé d’évangéliser”. Résultat : un appel d’air.
Lien social, vulnérabilités, et “solidarité concrète”
Mais réduire le succès évangélique à une “spiritualité émotionnelle” serait, selon Fath, une erreur d’analyse. Il insiste sur la fabrique du lien : réunions en semaine, attention aux malades, suivi des difficultés concrètes, solidarité de proximité. Dans une France marquée par la désindustrialisation, la précarisation et de nouvelles solitudes, ces communautés “répondent à une demande de lien”. Le culte du dimanche n’est pas le seul moment : chorales, groupes, accompagnements, dispositifs qui tissent une socialisation continue.
C’est là qu’apparaît un nœud essentiel de l’entretien : l’évangélisme est à la fois compatible avec certains codes contemporains (individuation, communication, dynamique de “marché religieux”) et capable d’offrir une réponse communautaire à la fragmentation sociale.
Néolibéralisme : affinité… et résistance
À ceux qui jugent trop rapide le lien entre évangélisme et capitalisme néolibéral, Fath répond par la “dialectique”. D’un côté, il observe sur les réseaux sociaux une rhétorique du “marketing de soi”, parfois poussée à l’extrême, avec des pasteurs en représentation permanente. De l’autre, il avance une thèse plus dérangeante pour les clichés : l’évangélisme serait aussi un outil de résistance au néolibéralisme, notamment par l’insistance sur le présentiel.
La séquence Covid est, à ses yeux, révélatrice : le “tout écran”, le retrait du corps et la distance imposée ont été vécus très durement dans des milieux évangéliques attachés à la rencontre et au rassemblement. Ajoutez à cela la gratuité — on ne “paye” pas le culte — et une logique de valeur qui contredit l’utilitarisme. Fath raconte même ce vœu prononcé par un pasteur : “Bonne année les inutiles”, c’est-à-dire ceux que la société rend invisibles parce qu’ils ne “produisent” pas : personnes âgées, handicapées, sans-papiers. Dans cette perspective, l’Église redevient un lieu où la valeur n’est pas d’abord économique.
Ruralité, “diagonale du vide” et ancrages discrets
Sur la question du “réveil” rural, Sébastien Fath nuance : on trouve des Églises dans des petites villes en difficulté, là où les lieux de sociabilité se raréfient. Il cite des implantations qui ne sautent pas aux yeux, précisément parce qu’elles s’installent dans des zones de fragilité sociale. Et il élargit : le phénomène n’est pas seulement français. Des banlieues déshéritées en Afrique, des zones d’écart au Mexique (le Chiapas), des territoires où l’État est lointain — autant d’endroits où les Églises pentecôtistes et évangéliques prospèrent, parce qu’elles redistribuent, accueillent, structurent.
Une diversité liturgique “phénoménale”, pas un christianisme franchisé
Fath conteste frontalement l’idée d’un évangélisme “McDo” uniformisé. Son expérience de terrain — Europe, États-Unis, Afrique — l’a “sidéré” par la diversité liturgique : cultes de 45 minutes ou de 4 heures, blancs, pieds nus, danse, transe, silence, prophétie ou non, prédications très brèves ou marathon. Tout part, dit-il, “de la base” : la demande des fidèles façonne la forme du culte, dans les limites d’un socle (conversion, fraternité de convertis, centralité biblique).
Conversions ou recomposition chrétienne ?
En France, l’essor s’explique aussi par une recomposition interne : beaucoup d’évangéliques viennent d’un catholicisme quitté. Mais Fath souligne un fait souvent ignoré : une part non négligeable — il avance “plus de 20 %” — provient d’un milieu non religieux. Ce n’est donc pas seulement un “recyclage”. Et la carte des lieux de culte montre une implantation au-delà des bastions protestants historiques : région parisienne, conurbation lilloise, Normandie, etc.
C’est dans ce contexte qu’il définit les “méga-églises” : au moins 2 000 fidèles en présentiel chaque semaine, une multiactivité, et surtout une “large porte d’entrée” — messages clairs, sans jargon, conçus pour des personnes sans culture religieuse préalable.
Jeunes, transversalité, et “œcuménisme charismatique”
Autre mutation : la génération des plus jeunes se soucie moins des étiquettes confessionnelles. Festivals, congrès, grands concerts, événements transversaux : l’identité se recompose autour d’un noyau christocentrique. Fath propose une formule : un “œcuménisme charismatique”, moins théologique-institutionnel, plus expérientiel, porté par la musique, les rassemblements, et aussi — point surprenant dans l’entretien — par la force d’attraction de Taizé, capable de faire tenir des milliers de jeunes dans dix minutes de silence.
La place des femmes : “champ de bataille”
Sur le rôle féminin, Fath refuse l’angélisme : “globalement, c’est un champ de bataille”. Certaines familles restent très restrictives (assemblées de frères, certains milieux baptistes, etc.). Mais il observe aussi des configurations où les lignes ont bougé, y compris dans des Églises issues de l’immigration post-coloniale. Il cite des réseaux où la prédication féminine est légitime, où des femmes dirigent, et où cette visibilité correspond à la demande des publics. À l’inverse, là où l’ouverture n’avance pas, le renouvellement serait plus difficile.
Minorités, amnésie française, et “protestantisme historique”
Pourquoi l’évangélisme est-il perçu comme récent, voire américain, malgré une histoire française ancienne (méthodisme dès la fin du XVIIIe siècle, structures évangéliques antérieures à bien des institutions sociales modernes) ? Fath avance deux raisons : la difficulté française avec ses minorités, et une tendance à figer l’image du pays dans un passé idéalisé. L’évangélisme, dit-il, force à regarder la France telle qu’elle est : pluralisée, post-coloniale, recomposée.
Et quand on oppose “protestantisme historique” à d’autres protestants, il y voit une hiérarchisation implicite : “historique” devient synonyme de “légitime”. En historien, il rappelle : tout est historique. Mieux : séparer les trajectoires en silos n’a pas de sens. Le protestantisme français, affirme-t-il, n’est pas une “famille naturelle” mais une “famille recomposée”, traversée de circulations constantes entre grammaires libérales, évangéliques, orthodoxes.
La singularité évangélique : chaleur relationnelle, cadre moral… et mystique
À la fin, une question surgit : qu’est-ce qui fait la singularité évangélique ? Fath propose une articulation : chaleur relationnelle et cadre normatif, socialisation forte et valeurs, mais aussi — point plus rare dans le débat public — une expérience de l’invisible. C’est ici qu’il lâche sa phrase la plus dense : “Dans l’évangélisme, il y a… une forme de démocratisation de la mystique.” La prière en langues, au-delà de ses lectures sociologiques, devient pour lui une zone où le langage touche ses limites : souffrance, contemplation, communication avec l’invisible. Et cette “mystique démocratisée” peut produire du dynamisme, de la créativité ecclésiale… et parfois des débordements.
Dernière hypothèse, lancée presque comme une ouverture : certains milieux évangéliques seraient la matrice de “nouveaux christianismes” — prophétiques, post-coloniaux, pas forcément protestants au sens classique. Autrement dit : l’évangélisme n’est pas seulement un courant en croissance. C’est un laboratoire. Et c’est peut-être cela, au fond, que ce “nouveau pouvoir” met au défi : non pas la République comme fantasme, mais notre capacité à décrire la France religieuse sans caricature — en tenant ensemble les chiffres, les terrains, les tensions, et ce qui, dans la foi, résiste encore aux catégories.
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Sébastien Fath
Entretien mené par : David Gonzalez et Camille Perrier
Technique : Paul Drion, Quentin Sondag
La suite dans une semaine : deuxième épisode, cap sur les évangéliques aux États-Unis.
