« Une hérésie, c’est une thèse qui, à un moment donné, a prétendu à la vérité. Il y a eu un débat, puis elle a été rejetée. Ce sont, en quelque sorte, les motions minoritaires de l’histoire du christianisme. »

Sommes-nous tous hérétiques ? La question peut faire sourire, tant le mot reste chargé d’images négatives : dissidence dangereuse, déviation coupable, erreur doctrinale. Pourtant, comme le rappelle le philosophe Denis Moreau, l’hérésie n’est pas d’abord une insulte. Dans son dernier ouvrage, Tous hérétiques ? Sur l’actualité de quelques débats chrétiens, paru aux Éditions du Seuil, il invite à redécouvrir ce mot dans son sens originel : en grec ancien, hairesis signifie d’abord un choix, une préférence intellectuelle.

Une hérésie n’est donc pas une absurdité surgie de nulle part. C’est une thèse qui, à un moment donné, a prétendu dire la vérité, avant d’être discutée, débattue, puis rejetée par une autorité qui s’estimait compétente pour trancher. Denis Moreau propose une comparaison volontairement désacralisante : les hérésies sont aux conciles ce que les motions minoritaires sont aux congrès politiques. Elles ont perdu, mais cela ne signifie ni qu’elles étaient stupides, ni que ceux qui les défendaient étaient des imbéciles. Bien au contraire : les hérésies sont souvent intellectuellement stimulantes, et leur étude permet de clarifier ce que la foi chrétienne affirme réellement.

C’est d’ailleurs ce que souligne l’apôtre Paul lui-même : « Il faut qu’il y ait des hérésies parmi vous ». Non par nécessité tragique, mais par convenance : parce que le débat est fécond. Pour Denis Moreau, les hérésies ont souvent joué le rôle d’un « poison utile », obligeant la pensée chrétienne à préciser, affiner, approfondir sa doctrine.

« Vous aviez les Androniciens, qui pensaient que la moitié supérieure des êtres humains avait été créée par Dieu et la moitié inférieure par le diable ; les Omphalopsychites, des moines qui croyaient qu’en méditant en regardant leur nombril, ils verraient jaillir la lumière divine ; et les Chéites, qui avaient décidé de répondre “oui” à toutes les questions qu’on leur posait. »

Parmi les grands débats fondateurs, celui qui oppose Pélage à Augustin reste emblématique. D’un côté, une anthropologie optimiste : l’être humain serait capable, par ses propres forces, de bien agir et de se sauver. De l’autre, une vision plus sombre : sans la grâce, l’homme ne peut rien de vraiment bon. Si Augustin l’a emporté, Denis Moreau montre combien ce débat traverse encore nos sociétés contemporaines. Le culte de la performance, le développement personnel et l’injonction à « se sauver soi-même » relèvent d’un pélagianisme sécularisé, souvent culpabilisant et épuisant. À l’inverse, l’appel à la grâce peut devenir, s’il est mal compris, une démission de la responsabilité personnelle.

L’orthodoxie, rappelle Denis Moreau, consiste rarement à choisir un seul pôle. Elle tient ensemble des tensions : effort et lâcher-prise, liberté humaine et initiative divine, humanité et divinité du Christ. L’hérésie, elle, simplifie en tranchant. C’est ce mécanisme que l’auteur retrouve dans les débats anciens comme dans leurs résurgences actuelles : du refus du pardon absolu aux mouvements « no kids », des hérésies trinitaires à l’hyperindividualisme contemporain.

Avec érudition et humour, Denis Moreau convoque aussi des hérésies plus pittoresques : moines regardant leur nombril pour y voir jaillir la lumière divine, croyants répondant « oui » à toutes les questions, ou encore partisans du salut par la sieste. Autant de curiosités qui disent, à leur manière, quelque chose de profondément humain : notre difficulté à tenir ensemble complexité, relation et responsabilité.

Tous hérétiques ? n’est pas un plaidoyer pour l’erreur, mais une invitation à penser. À accepter que la foi chrétienne se déploie dans le débat, la tension et le discernement. Et peut-être à reconnaître que, dans le choix même de croire, il y a toujours une part d’hérésie — au sens noble du terme.

« L’orthodoxie consiste souvent à tenir ensemble deux idées contraires. L’hérésie, elle, choisit un seul des deux termes. Tenir les deux à la fois, c’est sans doute l’expression la plus juste d’une vie de foi. »

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Denis Moreau
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal pictures