“Trump ? Une note de bas de page dans l’histoire”

La formule frappe par sa radicalité.

« Au regard de l’histoire, Trump, c’est une note de bas de page. »

À rebours des lectures médiatiques dominantes, Sébastien Fath invite à replacer le phénomène dans une temporalité longue.

L’épisode trumpiste, comme auparavant celui de George W. Bush, relève selon lui d’une « poussée de fièvre » passagère, amplifiée par les imaginaires politiques et médiatiques.

« Dans quelques années, on sera passé à autre chose. »

Cette mise à distance historique constitue l’un des fils directeurs de son analyse : désamorcer la tentation d’interpréter l’évangélisme uniquement à travers le prisme américain.


Charlie Kirk : entre martyre et instrumentalisation

L’assassinat de Charlie Kirk agit comme un révélateur des dynamiques contemporaines.

« On en a fait un martyre… mais pas un prophète. »

Pour Fath, la distinction est essentielle :

  • le prophète innove
  • le militant propage

Kirk appartient clairement à la seconde catégorie.

Mais l’essentiel est ailleurs : dans la récupération politique de sa figure.

« On est dans des formes de manipulation de l’opinion. »

L’événement illustre une logique désormais bien installée : la transformation de figures religieuses ou morales en symboles identitaires mobilisables politiquement.


France : un évangélisme peu perméable à la droite identitaire

Contrairement aux États-Unis, la France présente une configuration très différente.

Éric Zemmour, souvent comparé à ces figures conservatrices américaines, séduit peu les milieux évangéliques.

Pourquoi ?

« L’imaginaire nostalgique de Zemmour renvoie à une France catholique et royale qui a persécuté les protestants. »

Autrement dit : une mémoire historique encore active produit un effet de résistance culturelle.

Résultat :

  • une distance vis-à-vis des droites identitaires
  • une moindre politisation partisane

Des “minorités normatives” au cœur des guerres culturelles

S’appuyant sur les travaux de Serge Moscovici, Fath décrit les évangéliques comme des “minorités normatives”.

Leur particularité :

  • forte structuration morale
  • référentiel biblique prescriptif

Mais cette position les place au centre des guerres culturelles contemporaines.

« Le seul véritable sujet aujourd’hui, ce sont les valeurs… mais c’est un trompe-l’œil. »

Selon lui, la focalisation sur les questions sociétales (LGBTQ+, bioéthique, etc.) masque une réalité plus profonde :

« Les enjeux économiques et sociaux ont été invisibilisés. »

La politique devient alors un théâtre de polarisation symbolique.


Peut-on être une minorité morale sans faire de politique ?

La réponse est claire :

« Oui, bien entendu. »

Fath insiste sur l’existence d’un espace infrapolitique :

  • associations
  • médias
  • ONG
  • réseaux sociaux

Autant de lieux où s’exerce une influence réelle sans passer par les partis.

Mais la pression des guerres culturelles tend à réduire cet espace, poussant à la politisation.


Un décalage croissant entre institutions et fidèles

L’un des constats majeurs concerne la dissociation entre :

  • le discours des institutions religieuses
  • les pratiques et opinions des fidèles

« Les positions des fidèles sont souvent plus libérales que celles des états-majors. »

Ce phénomène, déjà observé dans le catholicisme au XIXe siècle, s’accentue aujourd’hui grâce :

  • aux enquêtes d’opinion
  • aux réseaux sociaux

Résultat : une parole religieuse moins verticale, plus fragmentée.


La crise de l’évangélisme blanc américain

C’est sans doute le point le plus structurant.

L’évangélisme blanc aux États-Unis connaît une chute spectaculaire :

« Une véritable Bérézina. »

Les causes :

  • politisation excessive
  • alignement avec le pouvoir
  • perte de crédibilité spirituelle

« Les jeunes ne reconnaissent plus Jésus-Christ dans cette orientation. »

Conséquence : départ massif des fidèles, notamment dans des institutions majeures comme la Southern Baptist Convention.


Les “exvangelicals” : crise ou recomposition ?

Le phénomène des “exvangelicals” traduit à la fois :

  • une crise interne
  • une diversification

« C’est les deux. »

Reste une question ouverte :
ces anciens évangéliques vont-ils :

  • se séculariser ?
  • ou recomposer d’autres formes de christianisme ?

Le basculement décisif vers le Sud global

L’analyse atteint ici son point stratégique.

L’évangélisme n’est plus occidental.

Les chiffres parlent :

  • 210 millions en Afrique
  • 220 millions en Asie
  • 92 millions en Amérique du Nord

« Le cœur de l’évangélisme bat désormais au Sud. »

Ce déplacement implique une transformation profonde :

  • des imaginaires
  • des pratiques
  • des théologies

Un christianisme “glocal”

Dernière clé de lecture :

« Un christianisme glocal : à la fois local et global. »

Loin des caricatures, l’évangélisme contemporain apparaît comme :

  • décentré
  • pluriel
  • en recomposition permanente

Conclusion

Ce que montre Sébastien Fath, c’est une double illusion à dépasser :

  • celle d’un évangélisme monolithique
  • celle d’un évangélisme dominé par la politique américaine

À l’échelle de l’histoire longue, les phénomènes spectaculaires — du trumpisme aux guerres culturelles — apparaissent comme des épisodes transitoires.

L’essentiel se joue ailleurs : dans la transformation silencieuse, globale et profonde du christianisme évangélique.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Sébastien Fath
Entretien mené par : David Gonzalez et Camille Perrier
Technique : Paul Drion, Quentin Sondag

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