Longtemps, Cécile Richter a regardé la religion de loin. Formée au multimédia, passée par les agences de communication, nourrie de street art, de rap et de culture populaire, elle ne se destinait pas à la théologie. Aujourd’hui pourtant, elle est présidente des étudiants de l’Institut protestant de théologie à Paris. Son parcours raconte moins une conversion spectaculaire qu’un lent déplacement intérieur, intellectuel et spirituel.

« Comprendre pour croire, et l’inverse n’était pas imaginable pour moi. »

De la culture populaire à la quête de sens

Cécile Richter vient d’un univers éloigné des chemins classiques vers la théologie. Enfant d’un petit village puis de la région parisienne, elle dit avoir très tôt trouvé refuge dans des formes culturelles qui lui semblaient plus accessibles que la culture dite légitime.

« La culture classique me semblait réservée à une élite à laquelle je n’appartenais pas. »

Le dessin, la peinture, la culture urbaine, le rap ou encore la pop culture deviennent pour elle des espaces d’expression, mais aussi des lieux où l’on peut exister quand on ne se sent pas pleinement à sa place. Cette attention aux marges, aux voix minoritaires, demeure aujourd’hui encore au cœur de sa sensibilité.

La Bible, d’abord opaque, puis décisive

À la fin de ses études en conception-réalisation multimédia, une rencontre change la donne. Un philosophe vient enseigner à des étudiants designers et ouvre des pistes nouvelles. Puis Gilbert Caffin, prêtre de l’Oratoire, accompagne pendant plusieurs années un petit groupe d’étudiants avides de questions. C’est là que Cécile Richter découvre saint Augustin, Maître Eckhart, Pierre de Bérulle, et surtout une autre manière de lire la Bible.

« Je me disais : “Ce n’est pas possible, ils ont l’air intelligents, qu’est-ce qu’ils peuvent trouver là-dedans ?” »

La Bible lui paraissait jusque-là confuse, mal écrite, presque impénétrable. Mais à travers le prologue de Jean, lu et commenté avec patience, elle comprend que ce texte peut être autre chose qu’un objet religieux figé : un lieu d’interprétation, de pensée et de recherche.

Le choc des Églises africaines

Après un début de carrière dans la communication, Cécile Richter travaille avec son agence pour le DEFAP et la Cevaa. Ce détour professionnel l’amène à découvrir un protestantisme qu’elle ne connaissait pas, notamment lors d’un voyage au Gabon.

Cette expérience la bouscule. Elle y découvre des Églises vivantes, joyeuses, habitées par une foi qu’elle ne comprend pas immédiatement.

« Découvrir ce qui se passait dans des Églises en Afrique m’a beaucoup bousculée. »

« J’ai eu un sentiment de rejet en me disant : “Mais qu’est-ce qu’ils ont pris ? Ce n’est pas possible d’être aussi heureux de ce qui pour moi était une mauvaise nouvelle. Quelqu’un est mort sur une croix.” »

Ce décalage devient pourtant fécond. Ce qu’elle voit alors, ce n’est plus seulement une religion comme système moral ou institutionnel, mais une foi qui nourrit, relève, transforme. Cette découverte ouvre en elle une brèche décisive.

À l’IPT, un lieu pour penser et débattre

La bascule vers la théologie se fait ensuite presque naturellement. En travaillant autour de la newsletter de l’IPT, elle assiste à une présentation des cours. En écoutant exposer les disciplines théologiques, elle comprend soudain que c’est là qu’elle veut aller.

« Je me suis dit : c’est ça que j’ai envie de faire. »

Elle commence par suivre des cours d’Ancien et de Nouveau Testament, avec un objectif très clair : comprendre la Bible, ses auteurs, ses contextes, ses formes d’écriture. Puis elle s’installe durablement dans ce lieu qu’elle considère désormais comme son espace protestant propre.

À l’IPT, explique-t-elle, la richesse vient de la diversité des profils, des origines, des cultures et des convictions. Protestants, catholiques, athées, étudiants étrangers, personnes en recherche : tous s’y rencontrent autour des textes et des grandes questions existentielles.

« On n’est pas tous d’accord, mais on est tous capables d’en parler, de débattre et d’avancer. »

Cette conflictualité assumée est, pour elle, l’une des grandes forces de la faculté. La Bible y devient non seulement un objet d’étude, mais aussi un outil de dialogue et de vivre-ensemble.

Penser des lieux ouverts

Dans son parcours intellectuel, Cécile Richter cite volontiers Hannah Arendt et Paul Ricœur. Ce qui l’attire chez eux, c’est le lien entre pensée et action, imagination et responsabilité. Son travail de recherche s’oriente vers l’idée d’« utopie ecclésiale » et la question des tiers-lieux.

Pour elle, il faut penser des espaces où l’on puisse être ensemble sans être tenus par un consensus implicite, des lieux ouverts où le désaccord puisse être traversé sans rompre le lien.

« Le tiers-lieu répond à cette possibilité de créer un lieu où on est ensemble sans forcément être tous d’accord, mais où on peut avancer. »

Cette réflexion dit aussi sa manière de comprendre l’Église : non comme un espace fermé sur ses certitudes, mais comme un lieu habitable pour des personnes diverses, traversées par des questions, des colères, des doutes et des espérances.

« Même si on n’est pas protestant, on peut venir »

Au fond, Cécile Richter adresse une invitation simple à celles et ceux qui n’oseraient pas franchir la porte de l’IPT. Non, il n’est pas nécessaire d’être protestant, ni même croyant, pour venir écouter, étudier, découvrir.

« Même si on n’est pas protestant, on peut venir. »

Pour elle, la théologie n’est pas réservée à un entre-soi religieux. Elle peut être un lieu de formation intellectuelle, de déplacement intérieur et, parfois, d’accès à la foi. Son propre parcours en témoigne : on peut venir par la culture, par la curiosité, par la lecture, par la question du sens – et découvrir, en chemin, une parole capable de nourrir une vie.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Cécile Richter
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal Pictures