Françoise Gernot a choisi d’articuler les analyses de deux auteurs sur le thème du visage, Georg Simmel pour « Esthétique du visage » en 1901 et Emmanuel Levinas pour sa thèse « Totalité et infini » 1961. Comme des méditations sur l’approche du visage, la rencontre de l’autre et les dimensions esthétiques ou éthiques qui en découlent. Quid du regard, de la parole, du reste du corps , de l’âme…. Levinas était très méfiant sur l’art du portrait, Jean Claude Bailly au contraire y voyait le reflet de l’âme et les portraits du Fayoum illustrent cette approche.
Dans cette première émission, Françoise Gernot propose d’ouvrir une réflexion sur un thème apparemment familier, mais conceptuellement décisif : le visage. Le projet se déploie en deux temps : une approche esthétique avec Georg Simmel, puis une approche éthique avec Emmanuel Levinas, comme une « conversation » entre deux régimes de pensée.
Un visage : singularité immédiate et jugement esthétique
Tout commence par une évidence : un visage est toujours un visage, identifiable, singulier, immédiatement rapporté à une personne. La rencontre du visage engage une perception faite de traits relativement stables et d’expressions mobiles, plastiques, capables de traduire joie, douleur, inquiétude. Cette tension interne, fixité des traits et souplesse des expressions, rend le jugement esthétique complexe : beauté et laideur ne sont jamais des catégories simples. Françoise Gernaud rappelle même une remarque de Simmel : un visage d’abord jugé « laid » peut, au fil de la relation et de la conversation, devenir « beau » par une forme de grâce.
Simmel : le visage comme modèle du portrait
Le cœur de l’émission repose sur un court texte de Georg Simmel (1901), Signification esthétique du visage. Simmel cherche à comprendre par quelles déterminations perceptibles le visage acquiert un rôle incomparable dans les arts plastiques, en particulier dans l’art du portrait.
Pour lui, le visage est une forme unique : une multiplicité de plans et de traits y « coopère » pour produire une unité de sens. Cette unité n’efface pas la diversité : elle la rend lisible, comme si l’individualisation maximale s’intégrait dans une cohérence supérieure. Simmel associe ainsi le visage à une forme de spiritualisation : non pas un « miroir de l’âme » au sens naïf, mais un lieu où l’esprit se donne comme personnalité.
Symétrie, dissymétrie : peinture contre sculpture
Simmel insiste sur une propriété déterminante : le visage est à la fois symétrique et pourtant dissymétrique. Cette duplicité a des conséquences esthétiques. La sculpture, contrainte par la symétrie, tendrait vers le type général ; la peinture, au contraire, peut accentuer l’individuel grâce aux profils, aux ombres, aux variations de lumière.
Enfin, l’émission souligne le rôle central du regard : l’œil ne compte pas seulement dans l’ensemble des traits, mais dans la manière dont il organise l’espace du tableau.
Les portraits du Fayoum : une « apostrophe muette »
Pour illustrer cette puissance du visage peint, Françoise Gernaud évoque les portraits du Fayoum et cite Jean-Christophe Bailly (L’Apostrophe muette). Ces peintures, parmi les plus anciens portraits « modernes » d’individus non royaux ni divins, frappent par l’impression que les visages nous regardent, comme dans une adresse silencieuse : une apostrophe muette, déjà chargée d’éthique, avant même Levinas.
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