Comprendre et surmonter l’épuisement des utopies révolutionnaires politiques et religieuses
« Espérer, ce n’est pas nier le réel, c’est le traverser »
« Il faut essayer de porter un diagnostic lucide, c’est-à-dire franchement sombre. » D’emblée, Philippe Gaudin pose le cadre de sa conférence. Le temps présent est celui des guerres, des radicalisations et de l’épuisement des grands récits émancipateurs. Pourtant, insiste le philosophe, le constat n’exclut pas l’espérance : dans la noirceur du tunnel, « il peut y avoir un trou d’épingle de lumière », appelé peut-être à grandir.
« Utopie et révolution ont une histoire religieuse »
Pour Philippe Gaudin, rien n’est plus trompeur que les mots que l’on croit évidents. L’utopie n’est pas une chimère naïve : elle naît comme genre littéraire avec Thomas More, au cœur des bouleversements de la Réforme, et désigne un idéal régulateur pour l’action. La révolution, quant à elle, est d’abord un terme astronomique avant de devenir politique dans l’Angleterre du XVIIᵉ siècle, puis d’acquérir une dimension quasi sacrée avec la Révolution française. Ces deux notions sont profondément liées à l’histoire du protestantisme, entendu comme culture du libre examen : lecture critique des textes, mise à distance des autorités religieuses et politiques.
« Nous sommes encore englués dans le marxisme »
Relire Karl Marx est alors incontournable. Pour le philosophe, Marx n’est pas seulement un théoricien de l’économie : il révèle que le capitalisme est un système métaphysique, où tout être devient matière à transformer par le travail. « Plus rien n’est sacré : tout peut être acheté, tout peut être vendu. » Philippe Gaudin insiste sur la radicalité du projet marxien : non pas un simple athéisme, mais un « anéantéisme », visant à rendre toute résurgence du divin impossible. L’échec économique du communisme ne suffit pas à innocenter une pensée dont la violence était déjà contenue dans ses présupposés.
« Le retour du religieux est une illusion »
Entre 1979 et 1989, explique Philippe Gaudin, « le XXᵉ siècle a été liquidé en dix ans ». La chute du mur de Berlin, la montée des conflits idéologiques et religieux ne signalent pas un retour des religions, mais l’émergence d’intégralismes. Ceux-ci prolongent, sous une autre forme, la logique révolutionnaire : subordonner le politique et le scientifique au religieux, et imposer une vision totale de la société. « Le mal avance parfois avec le masque du bien », avertit le conférencier.
« Le capitalisme est aussi une machine à déshumaniser »
Cette lecture éclaire la violence du monde contemporain, qu’elle soit guerrière ou écologique. Le capitalisme, en réduisant l’homme à sa fonction productive, contribue à la déchéance de la dignité humaine et à l’exploitation sans limite de la nature. Les conflits armés et la crise climatique relèvent d’une même logique de puissance.
« Bergson, pour ne pas désespérer »
C’est ici qu’intervient Henri Bergson. Dans Les Deux Sources de la morale et de la religion, Bergson distingue la religion statique — morale close, cohésion du groupe, exclusion de l’autre — et la religion dynamique, portée par la mystique et orientée vers l’action. Pour Philippe Gaudin, cette distinction permet de penser une espérance lucide, capable d’affronter la guerre et la toute-puissance technique sans renoncer à la transcendance.
« Une espérance sans illusion »
Il n’y aura pas de paradis sur terre, conclut le philosophe. Mais il est possible de passer « d’un enfer invivable à un enfer relatif ». Le véritable combat de notre temps oppose les pensées qui dissolvent la personne humaine à celles qui refusent de la sacrifier. C’est dans cette tension, exigeante et fragile, que peut encore se dire l’espérance aujourd’hui.
Philippe Gaudin est agrégé de philosophie et docteur en science des religions. Cette conférence a été donnée du 13 au 16 mai 2025 à Sète, dans le cadre de la Pastorale nationale de l’Amicale des Pasteurs à la retraite, consacrée aux ressources d’espérance face aux bouleversements politiques, religieux et écologiques contemporains.
Toutes les conférences de ces journées sont à écouter ici :
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Philippe Gaudin
Propos recueillis par Jean-Luc Mouton et David Gonzalez
Technique : Anne-Valérie Gaillard, Horizontal pictures
Philippe Gaudin intervient aussi dans la série Apprendre à penser avec les philosophes sur Regards protestants, consacrée aux « maîtres du soupçon » :
