Le « cordon sanitaire » est souvent cité comme une singularité belge dans la lutte contre l’extrême droite. En Belgique francophone, il repose sur deux piliers complémentaires : un cordon médiatique et un cordon politique. Mais ce dispositif, longtemps présenté comme un rempart efficace, montre aujourd’hui des signes d’essoufflement.

Sur le plan médiatique, le principe est clair : ne pas offrir de tribune directe à l’extrême droite. Depuis le début des années 2000, les journalistes francophones belges sont encadrés par des clauses de responsabilité sociale et démocratique. L’information est traitée, analysée, contextualisée — mais sans donner la parole en direct aux représentants de l’extrême droite. Cette retenue vise à éviter toute normalisation ou banalisation de discours jugés incompatibles avec les principes démocratiques.

Ce cordon médiatique est doublé d’un cordon politique. Dans un système proportionnel où les coalitions sont indispensables pour gouverner, l’ensemble des partis démocratiques belges refuse toute alliance avec l’extrême droite. Résultat : celle-ci reste durablement exclue du pouvoir. Historiquement, cette stratégie a porté ses fruits. En Wallonie, l’extrême droite n’a jamais franchi de seuils électoraux significatifs, jusqu’à quasiment disparaître en 2012.

Mais ce modèle est aujourd’hui mis à l’épreuve. Première fragilité : l’émergence des réseaux sociaux. Là où les médias traditionnels pouvaient contrôler l’accès à la parole publique, les plateformes numériques échappent totalement au cordon sanitaire. Les discours populistes et radicaux y circulent librement, sans filtre journalistique.

Deuxième fragilité, plus politique encore : la recomposition de la droite classique. En Belgique, le Mouvement Réformateur (MR), parti historiquement libéral de droite, a su capter une partie de l’électorat sensible aux thématiques populistes. Sous la direction de Georges-Louis Bouchez, le parti adopte une rhétorique clivante, parfois accusée de flirter avec l’extrême droite. Des figures issues de cette mouvance ont même rejoint ses rangs, suscitant des tensions internes. Pourtant, électoralement, le MR n’a jamais été aussi fort, atteignant près de 31 % des suffrages. Une dynamique qui interroge directement l’efficacité du cordon sanitaire.

Face à cette évolution, les stratégies d’adaptation restent limitées. Médiatiquement, toute tentative d’exclusion supplémentaire risque de produire un effet boomerang : l’extrême droite se pose en victime de la censure, renforçant son discours anti-système. Politiquement, le président du Parti socialiste belge, Paul Magnette, a appelé à repenser le cordon sanitaire. Parmi les pistes évoquées : une charte démocratique engageant les partis au respect explicite des valeurs fondamentales, assortie d’un contrôle a posteriori des prises de parole. Mais ces propositions n’ont, pour l’heure, pas abouti.

Le constat est donc nuancé : le cordon sanitaire belge a longtemps été efficace, mais il est désormais fragilisé par des mutations profondes du débat public et du jeu politique. La question reste ouverte : saura-t-il se transformer pour retrouver son efficacité, ou est-il condamné à devenir un vestige d’un autre âge médiatique ?

Cette expérience belge est suivie avec attention à l’étranger, notamment en France. Sans être directement transposable, elle continue d’alimenter la réflexion sur les moyens démocratiques de contenir les forces politiques qui en contestent les fondements.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Cédric Lemaire, Fabien Ruelle
Réalisation : Paul Drion