« On vote de plus en plus avec son porte-monnaie ». Le diagnostic de Pascal Perrineau (Inventaire des peurs françaises, éd. Odile Jacob, 2026) frappe par sa simplicité : à mesure que le pouvoir d’achat se tend, le choix électoral devient un réflexe de survie. On regarde ce qu’il reste « le 15 du mois », et l’on choisit ceux qui protestent le plus fort ou ceux qui paraissent encore crédibles pour améliorer la situation. Ce « vote du porte-monnaie », bien connu des politologues américains, dit quelque chose de la fragilité démocratique : quand l’économie se durcit, la politique s’échauffe.
Car la crise, insiste Perrineau, n’est pas seulement institutionnelle. La Ve République a déjà traversé des tempêtes (1958, 1968, les Gilets jaunes) et s’est montrée résiliente. Le nœud est ailleurs : dans une « polycrise » où s’entremêlent l’économique, le social et le culturel. Croissance en berne, dette qui s’alourdit, chômage qui reste plus élevé que chez nos voisins : ce cocktail nourrit l’angoisse du déclassement. Et une société en insécurité économique supporte mal l’insécurité au quotidien — d’où la montée des passions tristes, celles qui cherchent des boucs émissaires.
Sur le plan social, Perrineau décrit un basculement majeur : l’ancien grand clivage gauche-droite s’est déréglé. Il existe encore, mais il ne structure plus l’ensemble. Le paysage se fragmente en « gauches » et en « droites », incapables de coalitions stables, tandis qu’un nouveau clivage traverse tout : l’ouverture ou la fermeture face à la mondialisation. L’immigration devient alors un symbole, non seulement politique, mais imaginaire : la figure du franchissement des frontières, l’incarnation du « monde ouvert » que certains vivent comme une promesse, d’autres comme une menace.
À cette recomposition s’ajoute un phénomène plus souterrain : l’effritement des appartenances. Professions, classes, syndicats, partis, religion : tout se délite. La France, dit Perrineau, ressemble de plus en plus à une « société des individus », où beaucoup ont le sentiment de n’appartenir à rien. Or, l’individu sommé d’être lui-même en permanence s’épuise — « la fatigue d’être soi ». Et quand les identités communes s’affaiblissent, d’autres identifications reviennent : parfois bricolées, parfois durcies, qu’elles soient de genre, d’origine ou communautaires. Une question devient alors explosive : comment « faire nation » quand les appartenances concurrentes prennent le pas sur le commun ?
Politiquement, le résultat est visible : éclatement parlementaire, incapacité à produire du compromis, et montée de la défiance. Cette défiance est un poison : elle raréfie les corps intermédiaires, hystérise le débat et fabrique des citoyens en colère face à un pouvoir perçu comme tout-puissant. Dans ce vide, deux issues gagnent : la sortie (abstention) ou la protestation (vote « contre »). Le problème, note Perrineau, c’est que les forces protestataires deviennent centrales.
Et c’est là que l’alerte devient plus sombre : quand la démocratie déçoit, certains rêvent d’autre chose. Perrineau cite un chiffre inquiétant : 41 % des Français jugent souhaitable « un homme fort » qui se passe du Parlement et des élections — et ce sont les plus jeunes qui y adhèrent le plus. Une démocratie qui ne rassure plus économiquement et socialement finit par rendre séduisante la peur. Or, rappelle-t-il, les régimes autoritaires se nourrissent d’elle.
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Pascal Perrineau
Technique – Rédaction : Paul Drion, David Gonzalez, Jean-Luc Mouton
