L’évangile du dimanche du 15 février (Matthieu 5.17-37)
– Les antinomies
Jésus et la relecture de la loi
Introduction
Après avoir défini la vie du disciple dans les béatitudes, Jésus propose sa lecture de la Torah à travers les antinomies : Vous avez entendu qu’il a été dit… mais moi je vous dis. Ce texte est précieux pour nous car il nous dit comment Jésus lisait les Écritures.
Points d’exégèse
Attention sur deux points.
Si votre justice ne dépasse pas les scribes et les pharisiens
Ce verset propose le plan de la première partie du sermon sur la montagne. Les scribes étaient les théologiens de l’époque, ceux qui scrutaient les Écritures. Jésus dit à ses disciples comment ils doivent dépasser les scribes à l’aide des antinomies.
Les pharisiens formaient un mouvement religieux qui s’appliquait à vivre la Torah de façon scrupuleuse. Jésus dira comment dépasser les pharisiens dans la suite du sermon lorsqu’il abordera les questions de l’offrande, de la prière et du jeûne.
Arracher son œil, couper sa main
Ces expressions sont métaphoriques, sinon les Églises les plus dévouées auraient un réceptacle liturgique pour accueillir les mains coupées et les yeux arrachés. La radicalité du propos nous alerte. Parfois la vie de l’Évangile est un combat qui peut être redoutable. Il faut parfois être radical pour ne pas succomber à l’adultère, mais on peut aussi appliquer ce principe à la colère ou au jugement.
Pistes d’actualisation
1er thème : Du meurtre à la colère
Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre…. mais moi, je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère sera passible du jugement. L’interdit du meurtre est universel, c’est ce qu’on appelle un invariant anthropologique, c’est-à-dire qu’on le trouve dans toutes les civilisations : il n’y a pas de vie commune possible si l’humain ne pose pas une limite à une violence potentiellement exponentielle.
Les modalités de cet interdit dépendent des cultures. Dans l’évangile, Jésus lui donne l’extension la plus large en le poussant jusqu’à la colère. Il ne suffit pas de ne pas tuer son prochain, il faut aussi ne pas l’humilier, ne pas l’abaisser, ne pas le mépriser. Bonhoeffer a dit que depuis l’évangile, entre moi et mon prochain il y a le Christ, il devient une image de Dieu. Abaisser mon prochain, c’est abaisser Dieu lui-même.
2e thème : De l’offense à la réconciliation
Si donc tu vas présenter ton offrande sur l’autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère. Ce verset évoque la question importante de la hiérarchie des commandements. Pour Jésus, la réconciliation avec le frère est plus urgente que la pratique religieuse.
Dans ce paragraphe, Jésus dénonce l’hypocrisie de ceux qui sont de bons pratiquants religieux et qui aiment vivre dans le conflit au dehors. C’est l’attitude du pharisien de la parabole qui jeûne deux fois par semaine et qui donne la dîme de ses revenus, mais qui méprise le collecteur d’impôt qui n’est pas aussi vertueux que lui.
Tu ne sortiras pas de là avant d’avoir payé jusqu’au dernier quadrant, autrement dit : tu seras plus sévèrement jugé sur la façon dont tu traites ton prochain que sur ton offrande. Cette parole s’adresse aux fidèles, ceux qui ne mettent pas les pieds à l’Église, au moins, ne sont pas hypocrites.
3e thème : De l’adultère à la convoitise
Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère. Mais moi, je vous dis : Quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur.
Après le meurtre, l’adultère est l’autre interdit fondateur. De même qu’il n’y a pas de vie possible sans restreindre sa violence, il n’y a pas de vie possible si l’humain ne pose pas une limite à une libido potentiellement exponentielle.
Comme pour le meurtre, Jésus étend le champ de l’adultère à la convoitise. Au fond de lui chacun sait quelle est la différence entre l’admiration devant une belle personne et la convoitise, entre la rencontre et la séduction.
Comment ne pas convoiter ? La tradition a posé deux principes : L’interdit. Je ne convoite pas ce qui m’est inaccessible. Un citoyen ne convoitera pas la fille du roi mais la fille de son voisin. Toutes les femmes sont aussi sacrées que la fille du roi !
Et la reconnaissance pour ce qu’on a, comme antidote à la convoitise de ce que l’on n’a pas.
Une illustration : Le loup de Gubbio
À propos de l’éloge du compromis, que l’on trouve dans le verset qui nous invite à nous arranger avec notre adversaire, les Fioretti de François d’Assise racontent qu’une contrée vivait sous la terreur d’un loup terrible et féroce. Tous les villageois s’étaient réfugiés derrière les remparts de la ville et les hommes ne sortaient pas sans être armés. La situation était devenue tellement délicate qu’ils ont fait appel à un homme qui avait la réputation de pouvoir terrasser les animaux les plus féroces. L’homme est parti seul, dans la forêt, à la rencontre du loup, les mains nues, sans armes ni escortes. Les heures passent et les habitants de la ville de Gubbio commencent à s’inquiéter. Ils se demandent s’ils ont bien fait de laisser saint François seul, face à un monstre qui a déjà fait tant de victimes.
Quelques temps plus tard, François est de retour… accompagné du loup. Il convoque les habitants de Gubbio et leur dit qu’il a parlé avec l’animal. Ce dernier ne s’attaquait pas à eux par plaisir mais pour assouvir sa faim. Il accepte de ne plus leur faire de mal si les gens du village s’engagent à lui donner chaque jour ce qui est nécessaire à sa nourriture.
À partir de ce jour, le loup a pris l’habitude d’entrer dans les maisons pour manger la nourriture qu’on lui avait préparée. Les habitants se sont habitués à lui et, quand il est mort de vieillesse, deux années plus tard, ils ont même eu du chagrin.
Tu choisiras la vie
Le contexte – Le livre du Deutéronome
La tradition considère le livre du Deutéronome comme le testament de Moïse. Comme toute relecture de l’histoire, il ne rapporte pas tout ce qui s’est passé pendant la période de l’Exode, mais il retient ce qui est le plus important à ses yeux : les dix paroles – la confession de foi de l’unicité de Dieu – le renoncement aux idoles des autres peuples – les lois sociales…
Enfin le livre insiste sur la mémoire de ce qui fonde le peuple. À dix reprises il demande de ne pas oublier. La plus grande dérive qui menace les Israélites est d’oublier qu’ils ont été libérés, que la terre leur a été donnée et de penser qu’ils méritent ce qu’ils sont devenus.
Le passage de cette semaine est le dernier discours de Moïse avant de mourir. Il pose devant le peuple une alternative : la vie ou la mort, le bonheur ou le malheur, la bénédiction ou la malédiction.
La Torah se résume dans l’appel à choisir la vie. Dans toutes les questions, on peut s’interroger sur la solution qui contient le plus de vie.
Que dit le texte ? – Aimer Dieu, choisir la vie
J’ai placé aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur.
L’homme est libre de son comportement. C’est à lui de savoir s’il veut être juste ou méchant, sage ou insensé, miséricordieux ou cruel, avare ou généreux… Il peut choisir un chemin de vie ou un chemin de mort.
Ce que je t’ordonne aujourd’hui, c’est d’aimer le Seigneur, ce qui est au cœur de la confession de foi d’Israël (6.5). Comme l’a écrit Paul : l’amour est l’accomplissement de la loi (Rm 13.10). Aimer Dieu, c’est suivre ses voies et observer ses commandements, ses prescriptions et ses règles qui sont un
chemin de vie.
Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta descendance. La Torah se résume dans l’appel à choisir la vie. Dans toutes les alternatives, on peut se poser la question de savoir quelle est la solution qui contient le plus de vie. Le critère de la vie est une bonne façon de juger une Église. Est-ce qu’il y a en elle de la
vie, ou simplement de l’habitude et de la répétition ?
Quel est le lien avec le passage de l’Évangile ? – Les antinomies
Les antinomies correspondent à la relecture que Jésus fait des grands principes de la loi. On peut considérer que l’appel à choisir la vie est la clef d’interprétation des commandements. Dans les questions de rapport au prochain, à son conjoint, à la violence ou au jugement, Jésus relit les commandements en choisissant toujours la solution qui a le plus de vie.
La loi n’est pas un règlement qu’il faut appliquer aveuglément, c’est un chemin de vie sur lequel nous sommes appelés à progresser.
La sagesse de Dieu
Le contexte – La première épître aux corinthiens
Après avoir passé dix-huit mois à Corinthe, Paul a quitté la ville en laissant une Église bien structurée. Dans les mois qui ont suivi, il a été alerté de grave problème dans la communauté. Elle s’est divisée en clans, elle a été confrontée à des problèmes de mœurs, les cérémonies se déroulaient dans le
désordre, le repas du Seigneur n’était pas respecté et certains remettaient en cause la résurrection.
À toutes ces questions, Paul a une même réponse qu’on peut résumer par le verset que nous avons médité la semaine dernière : J’ai jugé bon, parmi vous, de ne rien savoir d’autre que Jésus-Christ – Jésus Christ crucifié. La croix est le principe à partir duquel la vie de foi et la vie en Église doivent être
reconsidérées.
Que dit le texte ? – Ce que Dieu a révélé
Paul souligne que la théologie de la croix qu’il développe dans cette épître ne vient pas de lui : C’est à nous que Dieu l’a révélé par l’Esprit. Si Dieu nous a donné une intelligence, c’est pour qu’on s’en serve. Nous devons simplement vérifier que notre intelligence et notre théologie sont passées au crible de la
croix.
Une sagesse qui n’est pas de ce monde ni des princes de ce monde. Les princes de ce monde évoquent les puissances des ténèbres. C’est par un renversement paradoxal que les puissances mauvaises sont renversées par la faiblesse de la croix selon le message de l’épître aux Colossiens : Il a effacé l’acte rédigé contre nous en vertu des prescriptions légales, acte qui nous était contraire ; il l’a enlevé en le clouant à la croix ; il a dépouillé les principats et les autorités, et il les a publiquement livrés en spectacle, en les entraînant dans son triomphe (Col 2.14-15).
Cette nouvelle compréhension nous est donnée par l’Esprit : L’Esprit n’est pas énigmatique, il révèle. L’intelligence de Dieu n’est pas réservée aux super théologiens, elle est révélée à tous ceux qui se mettent à l’écoute de l’Esprit.
Quel est le lien avec le passage de l’Évangile ? – Les antinomies
La sagesse paradoxale de Dieu se développe dans les antinomies. Selon notre compréhension naturelle, on a le droit de se venger de ses ennemis et il faut rendre coup pour coup lorsqu’on est frappé, la sagesse de la croix nous appelle à une autre logique : aimer ses ennemis comme le Christ les a aimés
et renoncer à les frapper en retour comme le Christ s’est laissé crucifié.
Cette sagesse est contre-naturelle, mais c’est celle de l’Évangile. C’est en suivant cette voie que nous serons les témoins du Christ crucifié.
Production : Fondation Bersier
Intervenant : Antoine Nouis
