Mt 4.1-11 – L’épreuve de Jésus
Le programme de l’Évangile
Introduction
Ces derniers dimanches, nous avons médité l’enseignement de Jésus sur la vie chrétienne dans le sermon sur la montagne. En ce premier dimanche du Carême, nous revenons au tout commencement de son ministère. Son premier acte public a été son baptême au cours duquel une voix a retenti qui disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; c’est en lui que j’ai pris plaisir. Notre texte se situe juste après et commence par l’adverbe alors qui fait le lien entre les deux récits. Au baptême, Jésus a été reconnu comme Fils bien-aimé, ce passage évoque la façon dont il est appelé à vivre cette vocation de Fils.
Points d’exégèse
Attention sur deux points.
Baptême, jeûne et désert
Lors de son baptême, Jésus a reçu une parole d’adoption. Il pourrait profiter de la bénédiction reçue et entrer dans une sorte de quiétude spirituelle, mais ce n’est à ça qu’il a été appelé, c’est pour cela que l’Esprit le conduit dans une période de jeûne. Au désert, il va mener le combat pour le conduire à habiter ce qu’il a reçu et à ne pas se tromper d’évangile. Il n’a pas été béni pour jouir de sa bénédiction, mais pour être au service d’une parole qui n’est pas orienté vers sa propre personne, mais pour élever ceux vers qui il est envoyé.
Un récit programmatique
Situé au commencement de son ministère public, ce récit prend une dimension programmatique. Il fait peut-être référence à un événement particulier, mais le conflit entre celui qui est appelé le diable et Jésus sur la nature de son ministère parcourt tout l’évangile. C’est tout au long de son ministère qu’il devra combattre pour résister à la tentation de la richesse, de la séduction religieuse et du pouvoir.
Pistes d’actualisation
1er thème : La tentation du pain
Jésus a faim et face à sa faim, le diable lui propose de transformer les pierres en pain. En d’autres temps, Jésus transformera les pains en pain pour nourrir une foule qui a aussi faim. Il est légitime de satisfaire la faim de son prochain, mais qui sait si le Seigneur ne veut pas que nous cultivions notre faim ?
La démarche spirituelle ne réside pas dans l’assouvissement de tous nos désirs, elle nous invite à cultiver le manque en nous pour laisser une place pour Dieu et pour notre prochain. Celui qui est rassasié est concentré sur sa propre personne alors que notre faim nous conduit vers le prochain.
2e thème : La tentation de la séduction religieuse
Jésus a répondu à la première tentation en se plaçant sur le registre spirituel : L’homme ne vivra pas de pain seulement. Le diable a bien entendu sa réponse et va inscrire sa deuxième attaque contre Jésus dans ce domaine. Il emmène Jésus en haut du temple et lui propose de se jeter dans le vide pour que des anges le rattrapent, ce qui ne manquerait d’impressionner les foules. Il aurait alors été adoré, mais adoré comme une idole. Les gens auraient cru en lui pour ses miracles et non pour sa parole. Cette opposition va parcourir tout l’évangile. Régulièrement des foules voudront suivre Jésus, mais pour de mauvaises raisons. Elles le voudraient roi alors qu’il est envoyé comme serviteur.
3e thème : La tentation du pouvoir
La première tentation a eu lieu au désert, la deuxième en haut du temple et la troisième sur une montagne. Le diable présente à Jésus ce pour quoi il a été envoyé, la reconnaissance de tous les royaumes du monde. Mais ce n’est pas en se prosternant devant le diable qu’il sera roi, mais en étant pendu à une croix. Le diable ici est le symbole de la domination, mais comme le dira Jésus plus loin dans son évangile : Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir (Mt 20.28). Il a été roi le jour où il s’est agenouillé aux pieds de ses disciples pour leur laver les pieds.
Une illustration : Garder sa faim vivante
Dans son livre Divine blessure, Jacqueline Kelen raconte : « Je me souviens de ces mots que j’ai lus, un jour, dans le métro parisien, sur la paroi d’un appareil distributeur de confiseries et de boissons sucrées : ″Vous avez faim ? N’attendez pas !″ Je me suis sentie insultée… Non seulement ces sucreries ne répondaient pas à une faim, petite ni grande, mais le passant se voyait réduit à l’automatisme du consommateur face au distributeur automatique. Aucune réflexion personnelle, aucun désir ne lui était concédé, il devait avaler ce qu’on lui disait et ce que contenait la machine. » Plutôt que satisfaire toutes nos faims, l’Évangile nous invite à laisser une place à la soif, à l’attente, à la quête.
Pour aller plus loin :
Le théologien Antoine Nouis reçoit Amos-Raphaël Ngoua Mouri, pasteur de l’Eglise protestante unie de France, pour discuter de Matthieu 4, 1-11 : https://regardsprotestants.com/video/bible-theologie/jesus-tente-par-le-diable/
Gn 2.7-9 ; 3.1-7 – La rupture d’avec Dieu
Le péché premier
Le contexte – Le livre de la Genèse
Lorsqu’on écrit un livre, qu’on raconte une histoire, on utilise les premières pages pour camper des personnages et poser les fondements d’une l’intrigue. Lorsqu’Israël a écrit son histoire, il a commencé par poser quelques définitions : qu’est-ce qu’un homme, qu’est-ce qu’une femme ? Qu’est-ce que Dieu, qu’est-ce que la liberté ? Qu’est-ce que le bien et le mal ? Qu’est-ce que la foi ?
Plutôt que de faire une longue théorie, le livre de la Genèse répond à ces questions en racontant l’histoire d’un premier homme et d’une première femme (Adam et Ève), d’un jardin et d’un commandement, d’un serpent et d’un fruit défendu.
Que dit le texte ? – Le drame du jardin
Le drame du jardin est décrit sous la forme d’un dialogue entre la femme et le serpent. Le serpent commence par insinuer que Dieu est avant tout un Dieu qui interdit : Dieu a-t-il réellement dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? La femme remet les choses à leur juste place : Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin. Puis elle rappelle l’interdit : Mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez pas et vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.
Dans son commandement Dieu ne menace pas l’humain de punition, il lui pose une limite qui est la marque de son humanité. Ce qui est interdit a toujours attiré la convoitise humaine, le serpent le sait bien et il attise cette convoitise : Vous ne mourrez pas ! Dieu le sait : le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux qui connaissent ce qui est bon ou mauvais. Après avoir insinué que Dieu voulait tout interdire, le serpent le décrit comme un Dieu jaloux qui a peur que l’humain ne devienne son égal. Ce dernier argument est décisif, la femme pose un autre regard sur le fruit, elle le voit bon à manger, agréable à la vue et propre à donner du discernement. Comment le sait-elle ? On ne peut pas dire d’un fruit qu’il est bon avant de l’avoir goûté. Mais quand on désire quelque chose, on lui trouve toutes les vertus.
Elle en mange et le partage avec son mari.
L’homme et la femme ont écouté une voix qui les a séduits en disant : « Pourquoi vous encombrez-vous des commandements que Dieu vous donne ? Vous pouvez être Dieu vous-mêmes. Vous pouvez décider vous-mêmes de ce qui est bien et mal ! Si un fruit vous paraît beau et bon, pourquoi vous gêneriez-vous pour le manger ? Vous êtes libres puisque vous êtes comme Dieu. »
Approfondissons le désir de l’humain de devenir Dieu. Chercher à être Dieu, c’est vouloir éliminer les limites qui sont en nous, c’est vouloir posséder les gens et les choses. Sur terre, un humain qui veut posséder les gens et les choses porte un nom, cela s’appelle un tyran.
Quel est le lien avec le passage de l’Évangile ? – La tentation du Christ
Lorsque le diable a voulu détourner Jésus de sa vocation, il a utilisé la même argumentation que le serpent en lui proposant d’être comme Dieu en transformant les pierres en pains, en se jetant du haut du temple et en dominant sur tous les royaumes. Jésus a refusé la parole du diable, ce n’est pas en sortant de notre humanité qu’il a sauvé le monde, mais c’est en étant un homme de la même chair, des mêmes larmes et des mêmes tentations que nous, un homme qui a eu faim, qui a pleuré, qui s’est mis en colère et qui a été saisi d’angoisse devant la mort.
Comme l’a dit le père de l’Église Irénée de Lyon : « Le fils de Dieu s’est fait fils de l’homme pour que l’homme, en lui, devienne fils de Dieu. »
Rm 5.12-19 – Adam et Christ
La faute et la justification
Le contexte – L’épître aux Romains
L’épître aux Romains est la seule lettre attribuée à Paul qui est adressée à une communauté dans laquelle il n’est jamais allé. Cela lui donne l’occasion de proposer un exposé assez complet de sa compréhension de la foi.
Dans les premiers chapitres, il développe l’universalité du péché et la justification par la foi. Au chapitre 4, il montre avec la figure d’Abraham que ce principe se trouvait déjà dans le Premier Testament et au chapitre 5 dont nous avons lu une partie, il donne une dimension universelle au salut de Dieu.
Que dit le texte ? – Adam et Christ
Face à la faute d’Adam, Paul pose la justification en Christ. Dans les chapitres précédents, cette justification était donnée à la croix.
La croix croise le chemin d’Adam puisque, dans un cas, nous trouvons un homme qui veut être Dieu, alors que dans l’autre, c’est un Dieu qui consent à mourir comme le plus bas des hommes.
À l’universalité du péché qui concerne tous les hommes, Paul répond par l’universalité du salut qui s’adresse à tous les hommes. Le parallèle entre les deux traverse le passage que nous méditons. Au péché et à la mort, introduits par la faute d’un seul, répondent la grâce et la justification offertes en Jésus Christ. En toute logique, puisque le péché à partir de la figure d’Adam est universel, le salut apporté par le Christ l’est aussi. Si on pense que le salut n’est pas universel, le raisonnement de Paul perd beaucoup de sa puissance.
Cette affirmation heurte notre compréhension de la justice, c’est pourquoi Paul précise dans le verset qui suit notre passage : Là où le péché a foisonné, la grâce a surabondé.
Nous connaissons les objections, y compris bibliques, que l’on peut apporter à cette universalité du salut. Certaines sont pertinentes et correspondent à notre sens de la justice mais il me semble qu’elles ne tiennent pas face à la radicalité de la justification par la foi qui s’opère antérieurement à notre personne. Restreindre le salut de Dieu serait une manière de limiter sa grâce, de l’emprisonner dans nos catégories, de la réduire aux limites de notre raison.
Quel est le lien avec le passage de l’Évangile ? – La tentation du Christ
Le récit de la tentation du Christ est une illustration du verset qui dit que par l’obéissance d’un seul, la multitude sera rendue juste. En Jésus, Dieu a planté sa tente au milieu des humains et il a résisté à la tentation de sortir de notre humanité comme le diable le lui a proposé.
Comme le dit l’hymne de l’épître aux Philippiens : il ne s’est pas prévalu d’un rang d’égalité avec Dieu, mais il s’est vidé de lui-même en se faisant vraiment esclave… il s’est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu’à la mort la mort sur la croix. C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui a accordé le nom qui est au-dessus de tout nom (Ph 2.6-9). Si par la croix, Jésus a été élevé, c’est pour emporter l’humanité tout entière dans le salut de Dieu.
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Intervenant : Antoine Nouis
