Mt 21.1-11 – Rameaux
Un pouvoir paradoxal
Introduction
Dans le chapitre qui précède, la mère des fils de Zébédée est intervenue auprès de Jésus pour lui demander que ses fils soient à sa droite et à sa gauche dans son royaume et Jésus a répondu qu’elle ne savait pas ce qu’elle demandait.
Il a profité de cette demande insolite pour délivrer sa vision du pouvoir : Vous savez que les chefs des nations dominent sur elles en seigneurs, et que les grands leur font sentir leur autorité. Il n’en sera pas de même parmi vous. Au contraire, quiconque veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur et quiconque veut être le premier parmi vous sera votre esclave. C’est ainsi que le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude (Mt 20.25-28). Dans le récit des Rameaux, il va incarner cette parole en signifiant une royauté paradoxale.
Points d’exégèse
Attention sur deux points.
L’ânesse et l’ânon
Jésus envoie ses disciples pour chercher une ânesse et un ânon pour entrer à Jérusalem. La logique aurait voulu qu’il chevauchât l’ânesse qui était plus robuste qu’un ânon pour le porter dans la montée de Jérusalem, mais il a choisi l’ânon. Il n’a pas chevauché un ânon par défaut, parce qu’il n’avait pas d’autres choix, mais pour poser un signe dans la lignée des prophètes du Premier Testament qui ont souvent parlé par signes. Au moment où il arrive à Jérusalem, il signifie la royauté qu’il compte incarner.
Les branches coupées
La foule dépose des vêtements devant Jésus, d’autres coupent des branches. L’évangile de Jean précise que ce sont des branches de palmiers (Jn 12.13). Dans le Premier Testament, le palmier est une image du juste (Ps 92.13) et du beau (Ct 7.8). On avait l’habitude d’en agiter lors de la fête des Tentes qui rappelle la précarité du désert (Lv 23.40).
Comme l’ânon, les branches sont un langage. Agiter des branches de palmier est un signe de réjouissance, c’est aussi une autre façon de confesser que Jésus est celui qui vient au nom du Seigneur.
Pistes d’actualisation
1er thème : Image messianique
Nous trouvons dans le Premier Testament plusieurs images messianiques, on peut citer la figure de l’accomplissement royal, davidique ; la figure de Cyrus comme messie historique ; la figure du serviteur souffrant des prophètes de l’Exil ; et enfin la figure, teintée d’apocalypse, du fils de l’homme de l’époque syrienne. En chevauchant un ânon, Jésus incarne un messie humble et pacifique selon la prophétie de Zacharie : Il est là, ton roi, il vient à toi ; il est juste et victorieux, il est pauvre et monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse (Za 9.9).
On se souvient que dans le récit de la tentation, le diable a proposé à Jésus la gloire et tous les royaumes du monde s’il se prosternait devant lui, et Jésus a refusé, c’est en chevauchant un ânon qu’il est roi, pas en exerçant le pouvoir à la manière du diable.
2e thème : Le signe du vêtement déposé
La plupart des gens de la foule étendirent leurs vêtements sur le chemin. Dans le Premier Testament, des hommes ont enlevé leurs vêtements pour les déposer à terre lorsque Jéhu a été oint comme roi. L’histoire est la suivante : Élisée envoie un de ses disciples auprès de Jéhu pour lui donner l’onction. Lorsque les serviteurs de Jéhu retrouvent leur maître, ils ôtent leurs vêtements et les mettent sous Jéhu, sonnent du cor et proclament : Jéhu est roi ! Ensuite Jéhu part et massacre le roi de Juda et le roi d’Israël, ainsi que toute la famille de la reine Jézabel qui avait fait tuer de nombreux prophètes (2 R 9).
Si ce parallèle est juste, il y a un énorme malentendu entre le signe de l’ânon et celui des vêtements disposés sous les pieds de Jésus. Jésus n’est pas un roi qui va massacrer ses ennemis, mais un agneau qui va être broyé par les religieux.
3e thème : Jésus prophète
Lorsque les habitants de Jérusalem s’interrogent sur la personne de Jésus, la foule répond : C’est le prophète Jésus, de Nazareth de Galilée.
Jésus est désigné comme prophète alors qu’il n’a pas prononcé la moindre parole. Comme souvent les prophètes, il a parlé par signes. Ésaïe et Michée ont marché nus et déchaussés, Jérémie a porté un joug de fer, Ézéchiel a fait cuire sa nourriture sur des excréments et Osée a épousé une prostituée. Dans la même veine, Jésus a chevauché un ânon parce que parfois un signe est plus éloquent qu’un discours. Le signe n’impose pas, il invite, il suggère.
Jésus est prophète, mais il est plus que prophète car par son signe il dit quelque chose de Dieu, un Dieu humble qui est prêt à se faire le plus petit, le plus rejeté pour se dire au monde.
Une illustration : Le grand inquisiteur
Le signe de l’ânon est au cœur de l’évangile, et il a trop souvent été mal entendu par l’Église qui a préféré le pouvoir et la domination à l’humble service. Dans la légende du grand inquisiteur, Dostoïevski raconte que le Christ revient à Séville au temps de l’inquisition. Il guérit quelques malades et s’adresse à la foule mais il est vite arrêté par le Grand Inquisiteur qui le condamne au bûcher. Le soir, le responsable religieux va le trouver dans sa cellule et lui demande pourquoi il est venu. Il ne doute pas que Jésus est le Christ, mais il pense que les hommes sont incapables de vivre dans la liberté et le dépouillement qu’il leur a laissés. Il leur faut les assurances de la religion. C’est dans ce sens que l’Église a « corrigé » l’œuvre du Christ : à la foi dans la liberté et dans l’amour, elle a substitué le mystère et l’autorité.
Pour aller plus loin :
Le théologien Antoine Nouis reçoit Amos-Raphaël Ngoua Mouri, pasteur de l’Eglise protestante unie de France, pour discuter de Matthieu 21, 1-11 : https://regardsprotestants.com/video/bible-theologie/jesus-est-acclame-par-la-foule/
Es 50.4-7 – Troisième chant du serviteur
Un serviteur qui parle et qui écoute
Le contexte – Le livre d’Ésaïe
La deuxième partie du livre d’Ésaïe correspond à la période de l’exil, lorsque le peuple a perdu ses repères identitaires et religieux. Il a été déporté dans un pays étranger, ce qui signifie qu’il n’a plus de terre, ni de temple pour offrir des sacrifices. Ce fut un temps d’épreuve, mais aussi de reconfiguration religieuse qui lui a permis d’accéder à une nouvelle compréhension de Dieu.
Cette partir du livre d’Ésaïe contient quatre poèmes qui ont été appelés les chants du serviteur (42.1-9, 49.1-9, 50.4-11, 52.13-53.12). Les commentaires se sont interrogés sur la nature de ce serviteur. Les uns disent que c’est le peuple d’Israël, d’autres un personnage historique, d’autres enfin un serviteur idéalisé. Les chrétiens reconnaissent dans ce serviteur une préfiguration de Jésus de Nazareth.
Le texte de cette semaine est le troisième de ces chants. Il est précédé par une lamentation du Seigneur face à l’ingratitude de son peuple. Ayant fait le constat qu’il n’a pas été entendu, le Seigneur décide de s’adresser autrement.
Que dit le texte ? – Le serviteur de Dieu
Le Seigneur Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je sache soutenir par une parole celui qui est épuisé ; chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille, pour que j’écoute à la manière des disciples. Le serviteur fidèle est celui qui a le langage du disciple, il sait par sa parole soutenir l’homme épuisé. Mais pour dire une parole juste, le serviteur doit commencer par écouter. Il a éduqué son oreille à la parole de Dieu pour avoir une parole ajustée, savoir quand il faut se taire et quand on peut parler, et quelle parole
dire.
J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe ; je ne me suis pas détourné des insultes et des crachats. L’écoute de la parole a conduit le serviteur à la non-violence. De même qu’il ne s’est pas dérobé à la parole du Seigneur, il ne s’est pas dérobé à ceux qui le frappaient, qui lui arrachaient la barbe, qui l’insultaient et l’humiliaient. Pour les chrétiens, celui qui a été flagellé, frappé, insulté et humilié est le Christ de Dieu.
Mais le Seigneur Dieu m’a secouru… j’ai rendu mon visage semblable à du granit, sachant que je n’aurais pas honte. Le serviteur n’a pas été épargné, mais il a été secouru. L’assurance de sa propre justice donne du courage à celui qui est persécuté c’est pourquoi les oppresseurs cherchent à humilier les opprimés.
Quel est le lien avec le passage de l’Évangile ? – Les rameaux
Quand il arrive à Jérusalem, Jésus sait qu’il se dirige vers sa passion. En chevauchant un ânon, il pose le signe d’un roi humble qui ne s’impose pas par la force, mais en se laissant dépouiller. Cette posture est dans la ligne des chants du serviteur d’Ésaïe, mais la foule ne l’entend pas. En acclamant le fils de David, elle a la vision d’un messie qui va régner comme un roi humain et non comme un serviteur qui se donne pour son peuple.
La kénose du Christ
Le Christ s’est vidé lui-même
Le contexte – L’épître aux Philippiens
Lorsque Paul écrit l’épître aux Philippiens, il est en prison. À plusieurs reprises, il envisage sa mort comme une conséquence possible de sa situation (Phi 1.20, 23, 2.17) et, en même temps, il évoque son assurance d’être bientôt libéré (Phi 1.19,25, 2.24). Il envisage l’une ou l’autre issue avec la même sérénité, car le plus important est son attachement au Christ. Il évoque cette posture qui s’inscrit dans la morale stoïcienne dans la partie conclusive de l’épître : Je sais vivre humblement comme je sais vivre dans l’abondance. En
tout et partout, j’ai appris à être rassasié et à avoir faim, à être dans l’abondance et à être dans le manque. Je peux tout en celui qui me rend puissant (Phi 4.12-13). Il ne regarde pas sa situation à partir des principes de notre humanité mais du Christ. Avec le Christ, il entend que c’est dans son abaissement qu’il est vraiment grand devant Dieu et devant les membres de l’Église.
Que dit le texte ? – L’abaissement et le relèvement du Christ
Ayez entre vous les dispositions qui sont en Jésus-Christ. Paul ne nous appelle pas à imiter Jésus-Christ, mais à avoir les mêmes dispositions que lui. Il ne s’agit pas de refaire les mêmes gestes que Jésus, mais de nous laisser inspirer par son modèle, de retrouver la démarche qui était la sienne. Christ a aimé,
comment dois-je aimer ? Christ a servi, comment dois-je servir ? Christ est mort, à quoi dois-je mourir ?
Lui qui était vraiment divin… il s’est vidé de lui-même. On peut traduire mot à mot : lui qui se trouvait en forme de Dieu… s’est vidé en prenant forme d’esclave. Ce renversement des valeurs est à la base de l’éthique chrétienne selon laquelle c’est celui qui se fait petit qui est grand, c’est celui qui sert qui est le maître, le dernier est le premier. Nous pouvons aussi opposer cet abaissement à l’attitude de César Auguste qui régnait au moment de la naissance de Jésus. Il a fait répandre le bruit qu’il était lui-même fils d’Apollon, ce qui l’a élevé au rang de Dieu à qui il fallait rendre un culte.
C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé. On peut traduire Dieu l’a surélevé. Le verbe surélever laisse entendre que le Christ a reçu une autorité supérieure à celle qu’il avait avant son incarnation. Christ est à la fois crucifié et glorifié. Glorifié parce que crucifié. Le théologien Jürgen Moltmann a parlé
de christologie intégrale pour évoquer une image du Christ qui est en même temps celui qui est venu, qui est crucifié, qui est ressuscité, qui règne et qui vient.
Quel est le lien avec le passage de l’Évangile ? – Les rameaux
Lorsque Jésus a choisi d’arriver à Jérusalem sur un ânon pour accomplir la prophétie de Zacharie qui parle d’un roi humble, il a voulu poser le signe que c’est dans son abaissement qu’il est le plus grand, mais la foule n’a pas compris le signe. On la comprend car on a besoin d’une révélation particulière
pour entendre un Dieu qui révèle sa royauté en étant crucifié, dont la grandeur réside dans le fait qu’il a accepté de devenir le dernier des hommes.
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Intervenant : Antoine Nouis
