Jn 4.5-42 – La Samaritaine
Le cheminement d’une étrangère
Introduction
La singularité de l’évangile par rapport au judaïsme de son époque est l’ouverture du salut de Dieu aux non-juifs. La première personne étrangère touchée par l’évangile est la Samaritaine que Jésus a rencontrée près de la source de Jacob. La rencontre n’a pas été vaine puisque le dernier verset met dans la bouche des Samaritains la confession selon laquelle Jésus est le sauveur du monde.
Points d’exégèse
Attention sur deux points.
Le champ que Jacob avait donné à Joseph
Le texte nous dit que la rencontre entre Jésus et la Samaritaine a eu lieu près du champ que Jacob avait donné à son fils Joseph. L’évocation de Joseph n’est pas anodine. Le personnage représente dans la pensée rabbinique le Juif qui a réussi en diaspora puisqu’il est devenu le principal ministre du pharaon. Jacob-Israël était le père de Juda qui représente le judaïsme sioniste, et de Joseph qui représente le judaïsme universel. Le lieu de la rencontre entre Jésus et la Samaritaine, le champ que Jacob avait donné à Joseph, est emblématique de la scène qui s’y déroule.
Une Samaritaine mal mariée
Lorsque l’Évangile propose cette ouverture, il pourrait le faire par le truchement d’un sage ou d’un homme particulièrement pieux ou généreux. Au lieu de cela, il parle de la rencontre de Jésus avec une femme, samaritaine, marginalisée dans sa propre communauté à cause de sa conjugalité.
La Samaritaine était une femme et il était inconvenant pour un homme de s’adresser à une femme en l’absence de son mari.
L’étrangère était samaritaine et les Samaritains étaient particulièrement méprisés par les Juifs car ils avaient dénaturé la Torah et s’étaient mélangés avec d’autres populations.
La femme samaritaine était marginalisée dans sa propre communauté puisqu’elle va puiser de l’eau à l’heure la plus chaude de la journée alors que c’est le matin, ou le soir que les femmes se retrouvent autour des puits. Sa marginalisation vient probablement de sa situation conjugale puisqu’elle a multiplié les maris.
Jésus entre en relation avec cette femme étrangère en lui demandant un service : Donne-moi à boire. Comme souvent dans le Nouveau Testament, c’est par le bas, chez les personnes méprisées de la bonne société que l’Évangile se répand.
Pistes d’actualisation
1er thème : Rencontre autour d’un puits
La rencontre entre Jésus et la Samaritaine a eu lieu autour d’un puits. Dans les plaines d’Égypte et d’Assyrie, l’irrigation se fait par canalisations ; dans les régions désertiques, elle se fait par forage, d’où l’importance des puits dans la Bible. Dans le Premier Testament, ils sont des occasions de rencontre.
C’est autour d’un puits que l’envoyé d’Abraham a rencontré Rébecca qui est devenue la femme d’Isaac. C’est au bord d’un autre puits que Moïse a rencontré sa femme Séphora qui était aussi étrangère puisqu’elle était la fille d’un prêtre de Madian.
Dans la Bible, les puits sont des symboles de féminité, et en hébreu le mot puits signifie aussi explication, élucidation, interprétation. Le puits de la parole symbolise le sens. Les récits qui se passent autour des puits sont souvent porteurs d’un message spirituel.
2e thème : Dépassement des lieux religieux
Lorsque la femme voit que Jésus n’est pas un simple passant, mais un prophète, elle lui pose la question centrale qui oppose les Juifs et les Samaritains : Nos pères ont adoré sur cette montagne ; vous, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. Cette question correspond à un conflit de lieux sacrés : le sacré pour les Samaritains est le mont Garizim et pour les Juifs le temple de Jérusalem. Dans sa réponse, Jésus dépasse cette opposition : L’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père… l’heure vient où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité.
Le changement de catégorie entre une religion qui passe par des lieux sacrés et une religion qui s’enracine dans le cœur des adorateurs correspond à cette ouverture de l’Évangile. Depuis ce verset, la sacré n’est plus un espace, mais le cœur, l’intime, des adorateurs.
3e thème : Le salut vient des Juifs (v.23)
Cette intériorisation du sacré est suivie de l’affirmation selon laquelle le salut vient des Juifs. Elle nous rappelle que le salut s’inscrit aussi dans une histoire qui a commencé il y a des milliers d’années avec un homme appelé Abraham. Cette histoire est notre héritage : Nous sommes enfants d’Abraham. La foi s’inscrit dans un héritage, une tradition et elle s’exprime par une intériorisation de la parole.
Lorsque nous perdons cet héritage, la foi un spiritualisme qui se conforte aux idées du moment. Thomas Merton a dit : « Lorsque l’Église se coupe de ses racines juives, elle devient un système de pensée théologique ou philosophique, elle défend alors un christianisme grec, allemand, ou autre. »
Lorsque nous perdons cette intériorisation, la foi devient un ritualisme desséché.
Une illustration : Le poids de la reconnaissance
L’évangile dit que le salut vient des Juifs et l’Église dans son histoire a trop longtemps persécuté les Juifs. Comment comprendre après un tel verset des siècles d’antisémitisme théologique ?
Une des comédies les plus célèbres du répertoire du vaudeville, pourrait nous aider à réfléchie, Le voyage de monsieur Perrichon d’Eugène Labiche. Elle décrit un bourgeois suffisant et rusé qui part en vacances en Suisse avec sa fille unique et deux prétendants. Lors d’une excursion en montagne, monsieur Perrichon se trouve en difficulté sur un glacier et il est sauvé par l’un des prétendants. Un peu plus tard, il sauve lui-même le second prétendant qui a simulé une difficulté pour permettre à son sauveur de se mettre en valeur. Monsieur Perrichon méprise son sauveur pour trouver toutes les qualités à celui qu’il a sauvé. Lorsque les deux prétendants se retrouvent, le second fait partager son analyse de la situation au premier : « Un imbécile est incapable de supporter longtemps cette charge écrasante qu’on appelle la reconnaissance. »
Pour aller plus loin :
Le théologien Antoine Nouis reçoit Amos-Raphaël Ngoua Mouri, pasteur de l’Eglise protestante unie de France, pour discuter de Jean 4, 5-42 : https://regardsprotestants.com/video/bible-theologie/jesus-et-la-samaritaine/
Ex 17.3-7 – Les eaux de Massa
Le Seigneur abreuve son peuple
Le contexte – Le livre de l’Exode
Le livre de l’Exode est l’histoire d’une libération qui est devenue emblématique de toutes les libérations de l’histoire.
Le livre parle de liberté, c’est pourquoi il est si important ; mais il ne cache rien du prix de cette liberté. Elle a un coût qui est celui de la précarité et du désert. Très vite les Israélites ont trouvé le prix trop élevé et ont cultivé la nostalgie de l’Égypte : Pourquoi donc nous as-tu fait monter d’Égypte, si tu nous fais mourir de soif ? Sous le joug de la servitude, les Israélites aspiraient à la libération, mais dans la précarité du désert, ils trouvent quelques goûts au confort de la dépendance. À première vue, la liberté paraît enviable, mais quand on prend conscience de ce qu’elle induit, il est des servitudes qui deviennent séduisantes. Comme le disait Jacques Ellul : « Ce n’est pas vrai que l’homme veuille être libre. Ce qu’il voudrait ce sont les avantages de l’indépendance sans avoir aucun des devoirs et des duretés de la liberté. »
Que dit le texte ? – Le peuple provoque le Seigneur
Le peuple maugrée contre Moïse au point que ce dernier craint pour sa vie, c’est pourquoi il se tourne vers le Seigneur : Que dois-je faire pour ce peuple ? Encore un peu, et ils me lapideront ! Ce verset souligne la solitude du chef d’un peuple de râleurs.
Le Seigneur demande à Moïse de prendre avec lui les anciens d’Israël pour qu’ils soient les témoins de ce qu’il va faire et qu’ils le racontent à leurs clans respectifs. Puis de prendre le bâton avec lequel il a envoyé les fléaux sur l’Égypte et a coupé la mer.
Le Seigneur se tient sur le rocher et demande à Moïse de le frapper avec son bâton. Il en sortira de l’eau et le peuple boira : Lorsque le peuple maugrée, le Seigneur prend soin de la soif de ses enfants. Le miracle ici n’est pas le fruit de la foi des Hébreux, mais la réponse de Dieu à leur manque de foi.
Le passage se termine en soulignant l’incrédulité du peuple qui a provoqué le Seigneur en se plaignant. Lorsque le diable a proposé à Jésus de se jeter du haut du temple, il a répondu : Il est aussi écrit : Tu ne provoqueras pas le Seigneur, ton Dieu (Mt 4.7).
Quel est le lien avec le passage de l’Évangile ? – La Samaritaine
La question de l’eau est essentielle dans le Moyen-Orient et c’est près d’un puits que Jésus a fait avec la Samaritaine une des rencontres les plus importantes de l’évangile. Si le peuple s’est fermé sur lui-même en maugréant contre Dieu, la Samaritaine s’est progressivement ouverte à la présence du Christ qui lui a révélé qui elle était vraiment au point de devenir l’évangélisatrice de la Samarie puisque beaucoup de Samaritains de cette ville-là mirent leur foi en lui à cause de la parole de la femme qui rendait ce
témoignage.
Plutôt que de maugréer contre tout ce qui ne va pas, nous sommes invités à convertir notre regard pour discerner la présence du Christ dans tout ce qui est bon et beau autour de nous.
Rm 5.1-2 ;5-8 – Le signe de l’amour de Dieu
Christ est mort pour nous
Le contexte – L’épître aux Romains
Quand il écrit aux Romains, Paul n’a jamais visité la capitale de l’empire, même si les salutations finales montrent qu’il connaît plusieurs des chrétiens qui sont dans l’Église. Cela lui permet de proposer un exposé le plus exhaustif de sa compréhension de la foi chrétienne.
Après avoir évoqué l’universalité du péché auquel répond l’universalité du salut, il ajoute dans le passage de cette semaine un élément supplémentaire.
Si Dieu sauve le monde et ses enfants par la foi, c’est au nom de son amour.
Que dit le texte ? – Le jusqu’au bout de l’amour de Dieu
Étant donc justifiés en vertu de la foi, nous sommes en paix avec Dieu. La justice ne venant pas de nos œuvres, mais de la grâce, elle apporte la paix avec Dieu en sachant que, bibliquement, la paix n’est pas qu’une absence de conflit, elle repose sur la bonne relation, le bon ordre ; à l’inverse du désordre qui provient de la rupture avec Dieu. Cette paix est le fruit de l’amour de Dieu comme l’affirme le dernier verset de notre passage.
Voici comment Dieu, lui, met en évidence son amour pour nous : le Christ estmort pour nous alors que nous étions encore pécheurs. Paul était un pécheur, un très grand pécheur, il était persécuteur de l’Église. Quand le Christ s’est révélé à lui sur le chemin de Damas, il a compris que Dieu ne le jugeait pas,
mais qu’il l’aimait. Cela a bouleversé sa vie et sa théologie.
Ce verset nous aide à comprendre le sens de l’amour dans le Nouveau Testament. Aimer, ce n’est pas éprouver un sentiment pour une personne, ce n’est pas la trouver sympathique, c’est mourir pour elle : Personne n’a de plus grand amour que celui qui se défait de sa vie pour ses amis (Jn 15.13). Il ne s’agit pas de se tuer pour son prochain, mais de mourir à son égoïsme et de donner de sa vie pour élever le prochain et lui permettre de vivre dans toutes les dimensions de son humanité.
Dans ce verset, l’amour de Dieu est un acte qui a été posé et sur lequel nul ne peut revenir. Personne, pas même Dieu, ne peut empêcher que Jésus a donné sa vie pour notre salut.
Quel est le lien avec le passage de l’Évangile ? – La Samaritaine
Si le Christ n’est pas mort pour nous parce que nous étions aimables, mais alors que nous étions pécheurs. Comme tous les hommes sont pécheurs, il est mort pour tous, donc aussi pour la Samaritaine. Cette ouverture du salut aux non-juifs est la marque de la première Église et la Samaritaine est la première femme étrangère qui a été rencontrée par le Christ.
Si elle est allée annoncer l’évangile aux habitants de son village, c’est qu’elle a entendu qu’en Christ se trouvait un amour qui la concernait elle aussi, bien qu’elle fût samaritaine.
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Intervenant : Antoine Nouis
