La “langue de Canaan” : comment les protestants ont inventé une langue de foi et de résistance

Longtemps considérée comme un simple jargon pieux, la “langue de Canaan” désigne en réalité bien davantage qu’un parler confessionnel. Dans la Conférence des Samedis de la SHPF donnée à la Société de l’histoire du protestantisme français le 21 mars dernier, la spécialiste de littérature du XVIe siècle Véronique Ferrer a montré comment cette langue, née des traductions bibliques de la Réforme, est devenue à la fois un instrument de spiritualité, de mémoire collective et de résistance en temps de persécution.

Spécialiste reconnue de la Renaissance et des langages de la foi, Véronique Ferrer est professeure à l’université Paris Nanterre et membre senior de l’Institut universitaire de France. Ses recherches explorent depuis des années les liens entre Réforme, poésie, Écriture et identité protestante, des traductions bibliques à Agrippa d’Aubigné, en passant par Calvin et Montaigne.


Une expression familière, un objet mal connu

La formule est connue, souvent utilisée avec une pointe de distance, parfois de condescendance. Le “patois de Canaan” évoque, dans l’imaginaire courant, un langage biblique figé, reconnaissable à ses tournures datées, à son lexique spirituel et à son caractère d’initiés.

Mais ce serait en réduire considérablement la portée.

Dans la conférence qu’elle a donnée à la Société de l’histoire du protestantisme français, Véronique Ferrer, professeure de littérature française du XVIe siècle à l’université Paris-Nanterre, propose d’en déplacer l’approche. Son propos n’est pas d’abord littéraire, même si son œuvre a largement éclairé les rapports entre Réforme, poésie et culture de la Renaissance. Il est ici plus large : comprendre la dimension socio-confessionnelle de cette langue, son usage militant et sa fonction historique dans les périodes de crise.

Car la “langue de Canaan” n’est pas seulement une manière de parler. Elle est, selon ses termes, une “expérience linguistique originale intimement liée à l’histoire existentielle et spirituelle des réformés”.


D’abord, la Bible elle-même

Premier point essentiel : pour les réformés des XVIe et XVIIe siècles, la “langue de Canaan” ne désigne pas d’abord leur propre langage, mais la langue biblique elle-même.

L’expression vient du livre d’Isaïe : « En ce temps-là, il y aura cinq villes au pays d’Égypte qui parleront la langue de Canaan. » Elle renvoie donc, à l’origine, à la langue du peuple élu, mais aussi à une parole de confession : parler cette langue, c’est jurer “par l’Éternel des armées”.

Véronique Ferrer insiste sur ce point : bien avant de devenir un sociolecte protestant, la langue de Canaan est pensée comme la langue de la révélation, une langue qui vaut par sa proximité avec le Verbe divin. Elle n’est pas encore un idiome socialement repérable ; elle est une langue idéale, une langue de vérité, une langue de salut.

« La langue de Canaan dans sa version française s’élabore dans l’atelier des traducteurs de la première version de la Bible, à partir de l’hébreu et du grec en 1535. »

C’est dans ce geste de traduction, inauguré avec Olivétan, puis poursuivi par Calvin, Théodore de Bèze et les pasteurs de Genève, que se fabrique cette langue française singulière, façonnée par l’hébreu, traversée d’hébraïsmes, de métaphores bibliques, de syntaxes étrangères au français ordinaire.


Une langue sacrée en français

La force de la démonstration tient ici à un paradoxe : cette langue française n’est pas conçue comme un simple véhicule vernaculaire, mais comme une langue désormais sacralisée par la traduction.

En travaillant à partir de l’hébreu et du grec, les traducteurs réformés ne se contentent pas de rendre les Écritures accessibles : ils élaborent une langue distincte, capable de transmettre la vérité biblique sans la dissoudre dans les séductions de l’éloquence.

« En promouvant l’hébreu, mais au détriment du latin comme modèle linguistique, Olivétan s’inscrit dans le mythe de la langue parfaite. »

Cette langue nouvelle est aussi confessionnelle. Elle délatinise, décléricalise et, d’une certaine manière, “protestantise” le vocabulaire religieux. Ainsi, dans la Bible d’Olivétan, le mot “prêtre” disparaît au profit de “sacrificateur” ou d’“ancien”. D’autres termes liturgiques, trop marqués par l’univers catholique, sont remplacés.

Il ne s’agit donc pas seulement de fidélité philologique, mais d’une véritable politique de la langue.


De la langue biblique à la langue des réformés

Comment passe-t-on de cette langue biblique traduite en français à une langue proprement réformée ?

La réponse de Véronique Ferrer est nette : par imitation, citation, reformulation, paraphrase. La Bible devient la matrice d’une langue de la prière, de la méditation, de la prédication, de la consolation. Les sermons, les livres de piété, les poèmes, les lettres, les récits de vie et les traités spirituels fixent et diffusent progressivement cette langue dans l’espace protestant francophone.

« La Bible constitue une matrice formelle pour la langue réformée, fondée sur la dynamique d’imitation, de citation et de paraphrase. »

Cette langue se caractérise alors par trois traits majeurs :

  • sa simplicité, contre la pompe rhétorique ;
  • son émotion, parce qu’elle vient du cœur ;
  • sa vérité, car elle reste au plus près du texte révélé.

Ce sont là, explique la conférencière, les vertus constamment mises en avant par les auteurs réformés, de Théodore de Bèze à Drelincourt, d’Agrippa d’Aubigné à Jacques Abbadie.


Une langue pour les temps de crise

Mais l’apport le plus original de la conférence réside sans doute dans son second mouvement : montrer comment la langue de Canaan devient, dans les guerres de Religion, après la Saint-Barthélemy, sous les dragonnades, après la révocation de l’édit de Nantes et au temps du Désert, une langue de résistance.

Dans ces périodes de persécution, elle cesse d’être seulement langue de dévotion. Elle devient parole de circonstance, capable de soutenir, d’unir, de galvaniser.

« Les auteurs réformés réactivent la langue primordiale de la Bible, qui sert en temps de crise à galvaniser les fidèles, à combattre les tentations de conversion, à consoler du désastre politique et spirituel. »

Cette littérature de circonstances — sermons, prières, méditations, poèmes — relit l’histoire présente à la lumière des Écritures. Le fidèle persécuté devient un nouveau Job. L’Église souffrante se dit à travers Jérémie. Les événements contemporains sont interprétés comme des répliques des grandes scènes bibliques.

La langue de Canaan fonctionne alors comme un code commun, immédiatement lisible pour ceux qui partagent la même culture scripturaire. Elle permet de faire entrer l’histoire des réformés dans l’histoire du salut.


Une langue de l’épreuve et de la consolation

L’un des mots-clés de cet univers est celui d’affliction. Véronique Ferrer y voit le cœur d’une spiritualité réformée de l’épreuve.

Cette langue sert à nommer la souffrance, mais aussi à la retourner en promesse. Elle justifie l’injustice terrestre, non pour l’absoudre, mais pour l’inscrire dans un horizon eschatologique. À ce titre, elle est moins seulement une langue du malheur qu’une langue de la persévérance.

« La langue de Canaan offre des mots chargés d’un sens primordial, propre à retourner le cours négatif des événements en promesse divine. »

C’est cette capacité de renversement qui lui donne sa performativité. Elle ne décrit pas seulement ; elle agit. Elle console, structure, maintient un peuple dispersé dans l’expérience d’une continuité.


Faire communauté par la langue

Dans le contexte des dispersions, des interdictions de culte, des exils et des clandestinités, la langue de Canaan remplit aussi une fonction ecclésiale.

Lorsque les structures visibles de l’Église sont détruites ou affaiblies, lorsque le troupeau est dispersé, la langue commune devient un lieu de rassemblement symbolique.

« La langue tient lieu de structuration ecclésiale virtuelle lorsqu’il n’y a plus d’Église possible ou de réunion possible. »

C’est l’une des intuitions les plus fortes de la conférence : la langue ne sert pas seulement à exprimer une foi, elle sert à faire corps. Elle relie les fidèles au-delà des frontières, des époques et des situations locales. Elle produit une communauté textuelle et spirituelle là où la communauté visible se défait.


Une langue, ou des langues de Canaan ?

La conclusion de Véronique Ferrer est d’autant plus stimulante qu’elle refuse de figer son objet. Car si la langue de Canaan forme bien une continuité, elle n’est pas une.

Bèze ne parle pas exactement comme d’Aubigné. D’Aubigné n’écrit pas comme Brousson. Drelincourt n’a pas le même ton qu’Abbadie. Il y a des différences de style, de contexte, de génération, de géographie.

Autrement dit, il faut sans doute parler des langues de Canaan plus que d’une langue unique.

« Je pensais vous parler de la langue de Canaan aujourd’hui et j’arrive finalement à une pluralité de langues de Canaan à l’échelle européenne. »

Et c’est là que la conférence s’ouvre sur une perspective plus vaste encore : celle d’une langue protestante transnationale, transséculaire, capable de circuler du royaume de France au Refuge, de Genève à l’Angleterre, des Provinces-Unies aux colonies américaines.

La question finale, laissée en suspens, mérite alors d’être méditée :

« Et si la langue de Canaan était la langue mondiale de la première modernité ? »


FAQ : comprendre la langue de Canaan

Qu’est-ce que la langue de Canaan ?

La langue de Canaan désigne d’abord, chez les réformés des XVIe et XVIIe siècles, la langue biblique elle-même, avant de devenir une manière de parler et d’écrire propre au protestantisme réformé.

D’où vient l’expression “langue de Canaan” ?

Elle vient d’un verset d’Isaïe (19,18), où il est question de villes “qui parleront la langue de Canaan”.

Pourquoi la langue de Canaan est-elle importante dans l’histoire protestante ?

Parce qu’elle a servi à la fois de langue de la révélation, de langue de piété, de langue de résistance et de langue de cohésion communautaire dans les périodes de persécution.

La langue de Canaan est-elle un simple jargon religieux ?

Non. Véronique Ferrer montre qu’il s’agit d’une véritable expérience linguistique et spirituelle, élaborée par les traducteurs, les pasteurs, les poètes et les fidèles de la Réforme.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Véronique Ferrer
Technique – Rédaction : David Gonzalez, Alban Robert