Une question qui paraît aller de soi

Dieu existe-t-il ? La question semble simple, presque inévitable. Elle traverse les siècles, habite les débats, revient dans les doutes comme dans les convictions. Pourtant, c’est précisément cette apparente évidence que le théologien Flemming Fleinert-Jensen entreprend de déplacer dans son essai « De l’inévidence de Dieu ».

Son propos surprend d’emblée, sans jamais chercher la provocation pour elle-même. Demander sans cesse si Dieu existe, oui ou non, c’est peut-être, selon lui, enfermer la foi dans une alternative trop pauvre.

« Si l’on répète à l’infini la question de savoir Dieu existe-t-il, oui ou non, ce n’est pas productif comme question. »

Ce déplacement repose sur une distinction décisive : Dieu ne relève pas du même ordre que les réalités du monde. On ne parle pas de Dieu comme on parle d’un objet, d’un être observable ou d’un phénomène localisable.

« Bien sûr, Dieu n’existe pas comme existent les choses de notre monde. »


Retrouver l’être de Dieu

Pour Flemming Fleinert-Jensen, le verbe exister devrait être réservé à ce qui appartient au monde, au cosmos, à la création. À propos de Dieu, il vaudrait mieux retrouver un vocabulaire plus ancien et plus juste : celui de l’être.

Cette nuance n’est pas seulement lexicale. Elle engage une manière entière de penser la foi. Car si Dieu n’est pas une chose parmi les choses, on ne peut ni le prouver comme un objet ni le situer quelque part dans un ciel lointain.

« On ne peut plus dire que Dieu, c’est un être qui existe au sommet du monde. Il faut abandonner cela tout simplement. »

Ce que le théologien met en cause, ce n’est donc pas la foi, mais certaines représentations devenues inadéquates. L’image d’un Dieu placé « là-haut », au sommet d’une hiérarchie des êtres, a pu structurer une époque. Elle ne suffit plus aujourd’hui pour dire justement ce qu’est la foi chrétienne.


L’inévidence, condition de la foi

Le cœur du livre tient dans ce mot : inévidence. Dieu n’est pas évident. Il ne s’impose pas comme une donnée claire, immédiate, incontestable. Et c’est peut-être précisément pour cela que la foi reste possible.

Car croire ne consiste pas à posséder une preuve. Croire, c’est habiter un rapport au sens, à la parole, à la présence.

« Pour le croyant, le mot Dieu a du sens. Pour le non-croyant, il n’en a pas. »

Cette phrase éclaire fortement le projet du livre. La différence entre croyant et non-croyant ne tient pas d’abord à une preuve que l’un posséderait et que l’autre refuserait. Elle tient à un rapport au sens. Pour l’un, le mot Dieu ouvre quelque chose ; pour l’autre, il demeure vide.

La foi ne naît donc ni d’une évidence imposée ni d’une certitude close. Elle se tient dans un espace plus fragile, mais sans doute plus vrai : celui d’une parole reçue sans jamais devenir possession.


Parler de Dieu autrement

Cette réflexion conduit aussi l’auteur à interroger le langage religieux lui-même. Trop souvent, suggère-t-il, le mot Dieu est employé comme s’il allait de soi, comme s’il n’avait plus besoin d’être travaillé, ajusté, pesé.

Or c’est peut-être là qu’un affadissement se produit.

« Trop Dieu, c’est trop. Il faut le raréfier dans la prédication. »

La formule est forte. Elle ne signifie pas qu’il faudrait moins parler de Dieu, mais qu’il faudrait mieux en parler. Désencombrer le langage chrétien, le libérer des automatismes, pour que le nom de Dieu retrouve sa gravité et sa force d’appel.

Au centre de la foi chrétienne, rappelle Flemming Fleinert-Jensen, il n’y a pas d’abord une idée abstraite de Dieu. Il y a une parole transmise, reçue dans l’Écriture, la prédication, la foi de l’Église. Cette parole a un centre : le Christ. Non comme concept, mais comme présence reçue et annoncée.


Dieu là où se trouve l’homme

L’une des intuitions les plus fortes de ce livre tient dans une affirmation simple : Dieu n’est pas à chercher dans un ailleurs inaccessible. Il ne se tient pas dans un ciel lointain qui le rendrait absent au monde. Il est là où se trouve l’être humain.

« Dieu est là où est l’homme. »

Cette proximité ne signifie pas que Dieu serait immédiatement visible ou démontrable. Elle signifie plutôt que sa présence se découvre autrement : dans la parole, dans l’Esprit, dans les gestes infimes de l’existence.

Le livre s’achève d’ailleurs sur ces moments de grâce qui, sans rien prouver, laissent pourtant pressentir quelque chose d’une présence. Un sourire, une attention, une rencontre, une lumière soudaine sur le réel : autant de signes ténus d’une visitation discrète.

« Il y a des moments de grâce où tout éclaire, où tout baigne dans une luminosité parfaite. »

Rien ici de spectaculaire. Rien qui s’impose. Seulement la possibilité qu’une présence soit là, offerte, jamais possédée.


Entre absence et présence

L’image finale choisie par Flemming Fleinert-Jensen condense admirablement sa pensée. Dans une vitrine anglaise, il découvre cette phrase : “God is nowhere.” Dieu est nulle part. Mais les mêmes lettres peuvent aussi se lire autrement : “God is now here.” Dieu est ici maintenant.

Entre ces deux lectures, tout le livre se déploie. Ni affirmation triomphante, ni négation définitive. La foi ne supprime pas la tension ; elle apprend à l’habiter.

« C’est trop facile de dire : Dieu est toujours là. Et c’est trop facile aussi de dire : Dieu est nulle part. »

Ce petit essai, limpide et profond, ne cherche pas à rendre Dieu plus commode. Il propose mieux : rendre la foi plus juste, plus humble, plus respirable. Il rappelle qu’on ne possède pas Dieu, qu’on ne le démontre pas, qu’on ne l’enferme pas dans une formule. Mais qu’on peut se tenir devant lui, dans la fragilité d’une parole reçue.

« Peut-être la foi commence-t-elle précisément là où disparaît l’évidence : dans cet espace fragile où l’homme ne possède pas Dieu, mais se découvre appelé à lui répondre. »

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Fleminig Fleinert-Jensen
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal Pictures

Qui est Flemming Fleinert-Jensen ?

Flemming Fleinert-Jensen est pasteur de l’Église protestante unie de France et théologien d’origine danoise. Spécialiste de la pensée de Søren Kierkegaard et engagé dans le dialogue œcuménique, il a longtemps enseigné la théologie et participé à de nombreux travaux académiques en Europe. Avec « De l’inévidence de Dieu » (Olivétan, 2026), il propose une réflexion accessible sur la manière de penser la foi chrétienne aujourd’hui.

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