Mahomet vu par les protestants : une histoire de regards, entre rejet et compréhension

Avec Le Mahomet des historiens, ouvrage collectif auquel contribue Pierre-Olivier Léchot, les éditions du Cerf proposent une mise à distance salutaire des représentations figées de l’islam. Historien du christianisme moderne, Pierre-Olivier Léchot y signe une contribution consacrée au « Mahomet des protestants », révélant une histoire complexe, marquée à la fois par la polémique et par une authentique volonté de compréhension.

Dès le XVIᵉ siècle, explique-t-il, la figure de Mahomet apparaît dans les écrits protestants comme une figure de repoussoir. Réformateurs et théologiens y voient souvent une image inversée du Christ. Martin Luther lui-même interprète l’islam comme une tentative de substituer Mahomet à Jésus, lecture christologique négative qui traversera durablement la pensée protestante, jusque chez Karl Barth au XXᵉ siècle. Cette continuité interroge la manière dont le christianisme s’est construit face à l’altérité religieuse.

Mais réduire l’approche protestante à la seule polémique serait trompeur. Dès les débuts de la Réforme, une curiosité intellectuelle réelle s’exprime. Luther cherche à se procurer le Coran pour le lire, refusant les caricatures héritées du Moyen Âge. En 1543, le théologien réformé Théodore Bibliander publie à Bâle la première édition latine du Coran, qui fera autorité pendant près d’un siècle et demi. Une démarche remarquable pour l’époque, témoignant d’un effort d’analyse directe des sources.

L’ouvrage collectif met aussi en lumière la plasticité historique de la figure de Mahomet. Selon les périodes, il est perçu tantôt comme imposteur, tantôt comme législateur exemplaire. Au XVIIIᵉ siècle, notamment chez les auteurs des Lumières, Mahomet devient parfois une figure d’identification politique, au même titre que Moïse ou Salomon, incarnation d’un ordre nouveau reliant religion et organisation sociale.

Enfin, Pierre-Olivier Léchot souligne combien le Mahomet « historique » demeure difficile à saisir. Les sources biographiques musulmanes sont tardives, et le Coran lui-même mentionne peu explicitement le prophète. Cette indétermination explique la multiplicité des interprétations au fil des siècles.

En ce sens, Le Mahomet des historiens constitue un modèle de rigueur et de prudence historiographique. À l’heure des discours simplificateurs sur l’islam, le détour par l’histoire apparaît plus que jamais nécessaire pour comprendre, nuancer et dépasser les peurs contemporaines.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Pierre-Olivier Léchot
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal pictures