Entre exil et servitude, les champs de coton d'aujourd'hui

Entre exil et servitude, les champs de coton d’aujourd’hui

Tentations de repli sur soi, de discours d'exclusion... Dans un contexte d'inquiétude internationale, beaucoup de francophones s'interrogent sur l'avenir.

Un contenu proposé par Fil-info-francophonie

Publié le 24 octobre 2016

Auteur : Sébastien Fath

Les tentations de repli sur soi, de discours d’exclusion fleurissent, particulièrement en Europe, où de Bruxelles à Zürich en passant par Paris, les populismes se portent bien. Il faut pourtant raison garder, et placer les choses en perspective. L’autre n’est pas, a priori, une menace. Se regarder « soi-même, comme un autre » (Ricœur) nous délivre de l’enfermement narcissique et nous ouvre à notre communauté de destin, notre condition commune. L’expérience d’une fraternité ?

« Les maisons qu’elles astiquent sont leurs champs de coton »

La francophonie protestante ne manque pas d’horizons où jeter un regard fraternel sur autrui. Un récent compte-rendu publié par le DEFAP, en France, nous ouvre ainsi une lucarne sur une réalité souvent oubliée : alors que beaucoup se plaignent pour peu de chose, des centaines de milliers souffrent dans des conditions proches de l’esclavage, comme au Liban où l’Eglise Protestante Française de Beyrouth a célébré, le 2 octobre dernier, un culte chargé d’émotion. Pierre Lacoste, le pasteur de « la Communauté des Hauts de la Colline », est revenu sur cet événement qui s’est tenu à Dhour Chouwer dans le Mont Liban, à 1100m d’altitude. Au sein de la centaine de personnes présentes, beaucoup de domestiques d’origine malgache. Il commente ainsi : « malgaches, protestantes, ces femmes vivent dans des conditions proches de l’esclavage. Les maisons qu’elles astiquent à longueur de jour sont leurs champs de coton. Six jours sur sept (pour celles qui bénéficient de ce jour off), elles sont corvéables à merci pour un salaire minable » (1).

Techniquement, il ne s’agit naturellement pas d’esclavage. D’autant que ces femmes ont choisi volontairement de s’astreindre à ces tâches éreintantes. Mais la limite qui sépare travail et servitude est parfois franchie, d’autant que les papiers officiels sont parfois retenus comme monnaie d’échange : « tu travailles et tu te tais, sans quoi tu ne retrouveras jamais ton passeport ». Commentaire du pasteur Lacoste : »Les cantiques qu’elles font monter vers Dieu dans leur langue maternelle avec une ferveur qui ne peut laisser personne indifférent sont leur gospel ».

Esclave en France, un phénomène en expansion

Ces réalités du travail servile au Liban (perle francophone du Levant) nous rappellent que l’esclavage n’est pas une réalité du passé. Au Levant, aux Caraïbes, en Afrique de l’Ouest, en Suisse, Belgique ou France même, des personnes sont encore aujourd’hui soumises à une privation objective de liberté, et un travail servile sans compensation suffisante. Christelle Bougard a publié il y a 3 ans un ouvrage au titre explicite : « Être esclave en France, un phénomène social en expansion » (2). Elle évoque un « phénomène encore tabou dans notre société », car il est soigneusement caché, entre les murs, dans la sphère familiale et privée.

Parce qu’il est centré sur la Grâce qui libère, le protestantisme dispose, devant ce scandale des servitudes modernes, de ressources spirituelles et symboliques qui expliquent pourquoi ces « femmes de maison », au Liban, chantent du Gospel. Musique restaurative ancrée dans l’histoire protestante, mais aussi l’épopée du peuple juif, le Gospel identifie la voix qui chante à celle des Hébreux sortis d’Egypte. Une Terre promise est possible ! Les chaînes du destin sont appelées à tomber devant la foi qui libère. Encore faut-il que le discours soit relayé par des actes. C’est la question qui se pose, aujourd’hui, au Chambon-sur-Lignon, commune de Haute-Loire célèbre pour son rôle de refuge pour plus d’un millier d’enfants juifs, durant la Seconde Guerre Mondiale. Alors que la population, au sein de laquelle la minorité protestante reste très vivace, est favorable à l’accueil de réfugiés venus de Calais, la maire, Eliane Wauquiez, s’y oppose, quitte à défier son propre conseil municipal… 

 

(1) Pierre Lacoste, « Des Gospels à Beyrouth », 4 octobre 2016, site du Defap relayé sur Regardsprotestants

(2) Christelle Bougard, Être esclave en France, un phénomène social en expansion, Paris, L’Harmattan, 2013

(3) « Le Chambon-sur-Lignon (43) : discorde autour de l’accueil de réfugiés », site internet France 3 Auvergne, 21 septembre 2016

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